Il changea de compartiment à la station suivante et tomba dans un groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et leur demanda des nouvelles de Gérard, de Gros et de David. Ces messieurs trouvèrent la plaisanterie originale, et lui recommandèrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragédie d'Arnault.

Les fortifications de Paris l'éblouirent beaucoup, le scandalisèrent un peu.

— Je n'aime pas cela, dit-il à ses voisins. Le vrai rempart de la capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions autour de Paris c'est dire à l'ennemi qu'il peut vaincre la France.

Le train s'arrêta enfin à la gare de Mazas. Le colonel, qui n'avait point de bagages, s'en alla fièrement, les mains dans ses poches, à la recherche de l'hôtel de Nantes. Comme il avait passé trois mois à Paris vers l'année 1810, il croyait connaître la ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant. Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il admira les grands changements qu'on avait faits en son absence. Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordées de grosses maisons uniformes; il fut obligé de reconnaître que l'édilité parisienne se rapprochait activement de son idéal. Ce n'était pas encore la perfection absolue, mais quel progrès!

Par une illusion bien naturelle, il s'arrêta vingt fois pour saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut.

Après cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel. L'hôtel de Nantes n'y était plus; mais en revanche, on avait achevé le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure à regarder ce monument et une demi-heure à contempler deux zouaves de la garde qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur était à Paris; on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries.

— Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de neuf.

Il retint une chambre dans un hôtel de la rue Saint-Honoré et demanda au garçon quel était le plus célèbre tailleur de Paris. Le garçon lui prêta un Almanach du commerce, Fougas chercha le bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier, le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clémentine, après quoi il prit une voiture et se mit en course.

Comme il avait le pied petit et bien tourné, il trouva sans difficulté des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui porter dans la soirée tout le linge dont il avait besoin. Mais lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prétendait planter sur sa tête, il rencontra de grandes difficultés. Son idéal était un chapeau énorme, large du haut, étroit du bas, renflé des bords, cambré en arrière et en avant; bref, le meuble historique auquel le fondateur de la Bolivie a donné autrefois son nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans les archives pour trouver ce qu'il désirait.

— Enfin! s'écria le chapelier, voilà votre affaire. Si c'est pour un costume de théâtre, vous serez content; l'effet comique est certain.