Fougas répondit sèchement que ce chapeau était beaucoup moins ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris.

Chez le célèbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une bataille.

— Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une redingote à brandebourgs et un pantalon à la cosaque! Allez-vous- en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourné est sorti de chez nous en caricature!

— Tonnerre et patrie! répondait Fougas; vous avez la tête de plus que moi, monsieur le géant, mais je suis le colonel du grand Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors à donner des ordres aux colonels!

Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt- quatre heures, à la dernière mode de 1813. On lui fit voir des étoffes à choisir, des étoffes anglaises. Il les rejeta avec mépris.

— Drap bleu de France, dit-il, et fabriqué en France! Et coupez- moi ça de telle façon que tous ceux qui me verront passer en pékin s'écrient: «C'est un militaire!»

Les officiers de notre temps ont précisément la coquetterie inverse; ils s'appliquent à ressembler à tous les autres gentlemen lorsqu'ils prennent l'habit civil.

Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant célèbre et se fit servir à dîner. Comme il avait déjeuné sur le pouce chez un pâtissier du boulevard, son appétit, aiguisé par la marche, fit des merveilles. Il but et mangea comme à Fontainebleau. Mais la carte à payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour cent dix francs et quelques centimes.

— Diable! dit-il, la vie est devenue chère à Paris.

L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs. On lui avait servi une bouteille et un verre comme un dé à coudre; ce joujou avait amusé Fougas: il trouva plaisant de le remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il n'était pas ivre: une aimable gaieté, rien de plus. La fantaisie lui vint de regagner quelques pièces de cent sous au n° 113. Un marchand de bouteilles établi dans la maison lui apprit que la France ne jouait plus depuis une trentaine d'années. Il poussa jusqu'au Théâtre-Français pour voir si les comédiens de l'Empereur ne donnaient pas quelque belle tragédie, mais l'affiche lui déplut. Des comédies modernes jouées par des acteurs nouveaux! Ni Talma, ni Fleury, ni Thénard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni Mlle Raucourt! Il s'en fut à l'Opéra, où l'on donnait Charles VI. La musique l'étonna d'abord; il n'était pas accoutumé à entendre tant de bruit hors des champs de bataille. Bientôt cependant ses oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du jour, le plaisir d'être bien assis, le travail de la digestion, le plongèrent dans un demi-sommeil. Il se réveilla en sursaut à ce fameux chant patriotique: