L'amitié de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la déroute de l'armée française, le hasard avait rapproché le lieutenant d'artillerie et le colonel du 23ème. L'un était âgé de dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance de leurs grades fut aisément rapprochée par le danger commun; tous les hommes sont égaux devant la faim, le froid et la fatigue. Un matin, Leblanc, à la tête de dix hommes, avait arraché Fougas aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabré une demi-douzaine de traînards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours après, Leblanc tira son ami d'une baraque où les paysans avaient mis le feu; à son tour Fougas repêcha Leblanc au bord de la Bérésina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services est trop longue pour que je la donne tout entière. Ainsi, le colonel, à Koenigsberg, avait passé trois semaines au chevet du lieutenant atteint de la fièvre de congélation. Nul doute que ces soins dévoués ne lui eussent conservé la vie. Cette réciprocité de dévouement avait formé entre eux des liens si étroits qu'une séparation de quarante-six années ne put les rompre.

Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita à ôter ses gants et à passer dans le cabinet de l'Empereur.

Le respect des pouvoirs établis, qui est le fond même de ma nature, ne me permet pas de mettre en scène des personnages augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient à l'histoire contemporaine, et voici la lettre qu'il écrivit à Clémentine en rentrant à son hôtel:

«À Paris, que dis-je? au ciel! le 21 août 1859.

«Mon bel ange,

«Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai vu, je lui ai parlé; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir. C'est un grand prince; il sera le maître de la terre! Il m'a donné la médaille de Sainte-Hélène et la croix d'officier. C'est le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit là-bas; aussi est-il maréchal de France et duc du nouvel empire! Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je serai général de brigade, c'est certain; il a daigné me le promettre lui-même. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus fier que celui de Wagram et de Moscou, et père du soldat comme lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour refaire mes équipements. J'ai répondu:

«— Non, sire! J'ai une créance à recouvrer du côté de Dantzig: si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde me suffira.

«Là-dessus… ô bonté des princes, tu n'es donc pas un vain mot! il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches:

«— Vous êtes resté en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859?

«— Oui, sire.