«Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un signe d'adieu à ce brave Leblanc, qui m'a invité à dîner pour ce soir, et je rentrai à mon hôtel pour épancher ma joie dans ta belle âme. Ô Clémentine! espère; tu seras heureuse et je serai grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimère, mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur!

«V. FOUGAS.»

Les abonnés de la Patrie, qui conservent la collection de leur journal, sont priés de rechercher le numéro du 23 août 1859. Ils y liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la liberté de transcrire ici.

«Son Excellence le maréchal duc de Solferino a eu l'honneur de présenter hier à S.M. l'Empereur un héros du premier Empire, Mr le colonel Fougas, qu'un événement presque miraculeux, déjà mentionné dans un rapport à l'Académie des sciences, vient de rendre à son pays.»

Voilà l'entrefilet; voici le fait divers:

«Un fou, le quatrième de la semaine, mais celui-ci de la plus dangereuse espèce, s'est présenté hier au guichet de l'Échelle. Affublé d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec une grossièreté inouïe, a voulu forcer la consigne et s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu'à la personne du Souverain. À travers ses propos incohérents, on distinguait les mots de «bravoure, colonne Vendôme, fidélité, l'horloge du temps, les tablettes de l'histoire.» Arrêté par un agent du service de sûreté et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries, il fut reconnu pour le même individu qui, la veille, à l'Opéra, avait troublé par les cris les plus inconvenants la représentation de Charles VI. Après les constatations d'usage, il fut dirigé sur l'hospice de Charenton. Mais à la hauteur de la porte Saint- Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force herculéenne dont il est doué, il s'arracha des mains de son gardien, le terrassa, le battit, s'élança d'un bond sur le boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus actives ont commencé immédiatement, et nous tenons de source certaine qu'on est déjà sur la trace du fugitif.»

XVII — Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig, reçoit une visite qu'il ne désirait point.

La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux volés, et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve à l'appui de mon dire.

Le neveu de l'illustre physiologiste, après avoir brassé beaucoup de bière avec peu de houblon et récolté indûment l'héritage destiné à Fougas, avait amassé dans les affaires une fortune de huit à dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles où l'on gagne de l'argent. Prêter de petites sommes à gros intérêt, faire de grandes provisions de blé pour guérir la disette après l'avoir produite, exproprier les débiteurs malheureux, fréter un navire ou deux pour le commerce de la viande noire sur la côte d'Afrique, voilà des spéculations que le bonhomme ne dédaignait aucunement. Il ne s'en vantait point, car il était modeste, mais il n'en rougissait pas non plus, ayant élargi sa conscience en arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens commercial du mot, et capable d'égorger le genre humain plutôt que de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles avaient de l'argent à lui.

Il était gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait le nez trop long et les os trop perçants, mais elle l'aimait de tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrés. Une parfaite conformité de sentiments unissait les deux époux. Ils parlaient entre eux à coeur ouvert et ne se cachaient point leurs mauvaises pensées. Tous les ans, à la Saint-Martin, lors de la récolte des loyers, ils mettaient sur le pavé cinq ou six familles d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en dînaient pas plus mal et le baiser du soir n'en était pas moins doux.