Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs physionomies étaient de celles qui inspirent la bienveillance et commandent le respect. Pour compléter leur ressemblance avec les patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits- enfants. La nature leur avait donné un fils, un seul, parce qu'ils ne lui en avaient point demandé davantage. Ils auraient pensé commettre un crime de lèse-écus en partageant leur fortune entre plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, héritier présomptif de tant de millions, mourut à l'université de Heidelberg, d'une indigestion de saucisses. Il partit à vingt ans pour cette Walhalla des étudiants teutoniques, où l'on mange des saucisses infinies en buvant une bière intarissable; où l'on chante des lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout du nez à coups d'épée. Le trépas malicieux le ravit à ses auteurs lorsqu'ils n'étaient plus en âge de lui improviser un remplaçant. Ces vieux richards infortunés recueillirent pieusement ses nippes pour les vendre. Durant cette opération lamentable (car il manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait à sa femme:
— Mon coeur saigne à l'idée que nos maisons et nos écus, nos biens au soleil et nos biens à l'ombre s'en iront à des étrangers. Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on nomme un juge suppléant au tribunal de commerce.
Mais le temps, qui est un grand maître en Allemagne et dans plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de tout, excepté de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser disait à son mari avec un sourire tendre et philosophique:
— Qui peut pénétrer les décrets de la Providence? Ton fils nous aurait peut-être mis sur la paille. Regarde Théobald Scheffler, son ancien camarade. Il a mangé vingt mille francs à Paris pour une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous- mêmes, nous dépensions plus de deux mille thalers chaque année pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse économie, et par conséquent une bonne affaire!
Du temps que les trois cercueils de Fougas étaient encore à la maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son époux.
— À quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donné des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de Français: il ne troublera plus le repos d'un heureux ménage. Nous vendrons la boîte de plomb; il y en a pour le moins deux cents livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine du capitonnage nous donnera bien un matelas.
Mais un restant de superstition empêcha Meiser de suivre les conseils de sa femme: il préféra se défaire du colonel en le mettant dans le commerce.
La maison des deux époux était la plus belle et la plus solide de la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles en fer ouvré décoraient magnifiquement toutes les fenêtres, et la porte était bardée de fer comme un chevalier du bon temps. Un système de petits miroirs ingénieux accrochés à la façade permettait de reconnaître un visiteur avant même qu'il eût frappé. Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par la sobriété, habitait sous ce toit béni des dieux.
Le vieux domestique couchait dehors, dans son intérêt même, et pour qu'il ne fût point exposé à tordre le col vénérable de ses maîtres. Quelques livres de commerce et de piété formaient la bibliothèque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de jardin derrière leur maison, parce que les arbres se plaisent à cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les soirs à huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y être forcés, de peur de mauvaises rencontres.
Et cependant le 29 avril 1859, à onze heures du matin, Nicolas Meiser était bien loin de sa chère maison. Dieu! qu'il était loin de chez lui, cet honnête bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman d'Alphonse Karr: Sous les tilleuls. En, allemand: Unter den Linden.