— Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prêt à les réparer. Je suis coupable envers toi, j'ai transgressé les ordres de mon oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche monument? Des prières? Beaucoup de prières?

— Imbécile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas une ombre, et je ne réclame que l'argent que tu m'as volé!

Meiser roulait encore, et déjà sa petite femme, debout, les poings sur la hanche, tenait tête au colonel Fougas.

— De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas! Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! Où en serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent à tous les aventuriers qui se présentent? Et d'abord, de quel droit vous êtes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'êtes pas une ombre? Ah! vous êtes un homme comme les autres! Ah! vous n'êtes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges à Berlin; il y en a même dans les provinces, et nous verrons bien si vous touchez à notre argent! Relève-toi donc, grand nigaud: ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici! décampez!

Le colonel ne bougea non plus qu'un roc.

— Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille… et éloignez vos mains de mes yeux: ça pique. Toi, l'enflé, remonte, sur ta chaise et écoute-moi. Il sera toujours temps de plaider, si nous n'arrivons pas à nous entendre. Mais le papier timbré me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter à l'amiable.

Mr et Mme Meiser se remirent de leur première émotion. Ils se défiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la conscience nette. Si le colonel était un pauvre diable qu'on pût éconduire moyennant quelques thalers, il valait mieux éviter le procès.

Fougas leur déduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il prouva l'évidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater son identité à Fontainebleau, à Paris, à Berlin; cita de mémoire deux ou trois passages du testament, et finit par déclarer que le gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au besoin ses justes réclamations.

— Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre, nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le bouillon!

— Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon âge me met à l'abri de toute brutalité. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre d'un vieillard!