— Vénérable canaille! mais tu m'aurais tué comme un chien, si ton pistolet n'avait pas raté!

— Il n'était pas chargé, monsieur le colonel! Il n'était… presque pas chargé! Mais je suis un homme accommodant et nous pouvons très bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et d'ailleurs il y a prescription; mais enfin… combien demandez- vous?

— Voilà qui est parlé. À mon tour!

La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix: figurez-vous une scie léchant un arbre avant de le mordre.

— Écoute, mon Claus, écoute ce que va dire Mr le colonel Fougas. Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui penserait à ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si désintéressé! Un digne officier du grand Napoléon (Dieu ait son âme!).

— Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste énergique qui trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire à Berlin le compte de ce qui m'est dû en capital et intérêts.

— Des intérêts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle latitude fait-on payer les intérêts de l'argent? Cela se voit peut-être dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle, qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous réclamez les intérêts de sa succession?

— Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel vient de te dire lui-même qu'il ne voulait pas entendre parler des intérêts.

— Nom d'un canon rayé! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crève de faim, moi, et je n'ai pas apporté mon bonnet de coton pour coucher ici!… Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les affaires nettes. D'ailleurs, mes goûts sont modestes. J'ai ce qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de pourvoir mon fils!

— Très bien! cria Meiser. Je me charge de l'éducation du petit!…