— Je ne suis pas ici pour répondre ; mais en principe on ne doit jamais se faire justice à soi-même. Il y a des tribunaux, monsieur.

— Si Gautripon était venu se plaindre de l'affront qu'il avait reçu, quelle satisfaction vos tribunaux lui auraient-ils accordée?

— Je ne sais trop : il n'y avait ni coups, ni blessures, ni injures publiques, ni diffamation proprement dite ; mais l'appréciation des juges est toujours libre, et…

— Et le mari de Mme Gautripon aurait peut-être obtenu, par faveur spéciale, cinq cents francs de dommages-intérêts? Eh bien! monsieur, voilà ce qui force les offensés à se faire justice eux-mêmes : la loi est impuissante à garantir ou à venger l'honneur. Et quand le duel amène une calamité comme celle qui me brise le cœur, la justice est réduite à se croiser les bras. Elle déplore le mal sans le punir, parce que la loi l'a prévu sans le prévenir.

— Je vous assure, monsieur, que le meurtrier de M. de la Ferrade sera puni.

— Par qui? Par les jurés? Vous n'en trouverez pas un sur douze qui n'admette la légitimité du duel et de ses conséquences dans le cas dont il s'agit.

— Le jury a montré souvent une indulgence révoltante, mais il devient plus sévère que nous-mêmes en présence d'un homme taré.

— Gautripon vaut mieux que sa réputation. Mon pauvre enfant avait appris trop tard à le connaître ; il professait la plus haute estime pour lui… le dernier jour.

— En vérité, monsieur? c'est vous qui défendez votre ennemi contre la vindicte publique?

— Je ne veux pas être vengé. Je suis le plus malheureux des hommes, mais il m'est impossible d'accuser l'auteur de mon deuil.