« Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme on vous traite et quelle ingratitude vous avez rencontrée aux Trois-Croix. N'espérez pas que vos patrons se conduisent beaucoup mieux par la suite : on connaît ces gens-là ; s'ils vous donnent un intérêt de cinq ou six pour cent sur les bénéfices qu'ils vont faire grâce à vous, ils croiront vous combler, et vous végéterez ici toute la vie. Vous méritez une fortune, et je viens avec ces messieurs vous l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un million, argent comptant, c'est-à-dire en belles banknotes?
— Je dirais, répondit Gautripon, qu'il faut attendre le retour de M. Dempoque. L'idée que vous voulez m'acheter est à lui, je la lui ai donnée sans conditions, et je m'en fie à sa générosité pour me récompenser. Puisque vous êtes assez bons pour vous intéresser à moi, je vous avoue que j'espère obtenir la place de caissier avec six mille francs, quand le titulaire prendra sa retraite. »
Les trois corrupteurs éconduits se consolèrent en disant : « C'est peut-être un homme de génie, mais c'est assurément un fier imbécile. »
Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Léon Bréchot en perdait deux contre la banque de Hombourg. Tout l'hôtel des Champs-Élysées y passa, sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue Drouot ; le commissaire-priseur en tira deux cent mille francs à peine. L'Albert Dürer seul fut payé à sa valeur parce que lord H… en mourait d'envie, mais Bréchot calcula qu'il perdait un demi-million sur le tout. C'est que les tableaux ont leurs destins, comme les hommes et les livres. Bréchot dans sa splendeur aurait gagné cent pour cent sur cette galerie ; Bréchot éclipsé, un peu ruiné, presque oublié de ce Paris qui a la mémoire si courte, faisait rejaillir son discrédit sur Rembrandt et Prud'hon, sur l'Albane et Téniers.
De tous les biens divers que l'entrepreneur de ballast avait accumulés, le plus clair était écrémé depuis longtemps. Les lingots, les obligations, les titres de trois pour cent, les actions du Nord et de l'Est, les bonnes hypothèques, les maisons de rapport, la vigne de Bordeaux, tout le solide de la succession n'existait plus qu'à l'état de souvenir et de regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'étaient dépensées toutes seules : phénomène invraisemblable mais fréquent, et dont la loi tend à devenir générale. Tant qu'un peuple est en belle humeur, il se laisse aisément persuader qu'un chiffon de papier rose vaut sept ou huit cents francs comme un liard ; mais le jour où le monde se met à réfléchir un peu, les papiers de fantaisie retombent à leur prix véritable, et l'on en donne quatre pour un sou. Il y a d'autres placements qui, après avoir été bons, deviennent mauvais tout à coup, par exemple, la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice de jolie femme met le ruban hors de mode : un accident de cette nature enleva deux cent mille écus à la succession Bréchot. Au moment où Léon quitta Paris, tous ses fonds disponibles, réalisés par un intendant de rencontre, suffirent petitement à éteindre les dettes : la vente de l'écurie fit pencher la balance de son côté, mais son jeu, le train d'Émilie et les habitudes de gaspillage effréné qui leur étaient communes les eurent bientôt mis au-dessous de leurs affaires dans un pays où le crédit, cette ruineuse providence des riches, faisait absolument défaut.
On ne pouvait pas dire que Léon fût à sec, car il lui était dû quatre ou cinq millions çà et là, et il gardait en portefeuille les titres de deux immenses propriétés, sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il put donc emprunter sans indélicatesse les célèbres émeraudes que Mme Gautripon le suppliait de reprendre. « Je t'en rendrai de plus belles, » lui dit-il, en les vendant à un joaillier de Francfort. Les diamants suivirent la même route ; on décida qu'il était absurde de conserver dans des écrins un capital improductif ; mais l'argent de ces brocantages profita surtout aux fermiers des tripots allemands, belges et suisses. Les recettes extraordinaires ont le tort de créer une prospérité factice qui provoque la dépense inutile : à mesure qu'on s'appauvrit, on a l'air de devenir plus riche, on agit en conséquence, et la ruine engendre la ruine. Dans ses moments lucides, Léon traçait un plan que les sept sages de la Grèce auraient contre-signé. Il voulait vendre en bloc à deux grandes compagnies la mine et la forêt qui lui restaient encore et placer le capital en un seul titre nominatif dont la nue-propriété serait dévolue aux enfants, et l'usufruit à la mère. Quant à moi, disait-il, je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentrées. Ces rentrées, c'était le produit inégal et précaire d'une chasse que trois petits chicanous parisiens, croisés de recors et de clerc d'huissier, pratiquaient en son nom et pour son compte : sur quatre ou cinq millions de créances désespérées, il devait en toucher un, et ses limiers feraient curée du reste.
Il se mit donc sérieusement en quête de gros capitalistes, tout en vivotant sur l'incertain. Les acquéreurs affluaient de tous côtés, surtout pour la mine de mercure, Almaden de Jaen, qu'on appelait aussi le troisième Almaden des Espagnes. On offrit des sommes énormes, mais par malheur ceux qui les offraient ne les avaient pas ; ils comptaient tous lancer l'affaire, c'est-à-dire chercher le prix d'acquisition dans les poches du public. Quant à la forêt de Russie, elle fut achetée un million de roubles comptant par un jeune prince extraordinairement riche qui pouvait et voulait la payer ; mais, tandis qu'il faisait réunir les fonds par son intendant, il fut impliqué dans je ne sais quelle intrigue politique. On lui coupa les cheveux tout près de la tête, on l'envoya comme simple soldat à l'armée du Caucase, et tous ses biens furent mis sous séquestre, y compris la pauvre forêt. Léon Bréchot de ce coup se trouva créancier de la couronne, c'est-à-dire engagé dans un procès qui devait être long et coûteux.
Les tracas d'une telle liquidation et les déboires du jeu réagissaient sur son humeur, et l'on devine aisément qu'ils ne s'y reflétaient pas en rose. Le bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois un nomade quinteux et difficile à vivre. La piquette ne fait qu'un vinaigre innocent, mais le vin généreux, lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce Bréchot, qui se vantait encore par habitude d'être le mieux équilibré des hommes, tomba dans un équilibre si instable qu'il ne pouvait tenir en place. Il courait d'un tripot à l'autre, grommelant contre les climats, les destins et les croupiers, et traînant une famille effarée qui ne portait pas son nom. Les enfants ne comprenaient rien à cette bohême agitée : les deux aînés réclamaient leurs chambres et leurs serviteurs de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait qu'une bonne anglaise et la camériste de madame ; les pauvres innocents ne s'accoutumaient pas à changer de maison et de domestique tous les huit jours. Ils demandaient si leur père n'allait pas arriver bientôt pour leur faire un vrai nid et leur rendre un bonheur tranquille. Ce qui scandalisait surtout le petit Léon, c'était la promiscuité des hôtels, et tous ces étrangers qui vivaient sous son toit, et cette multitude de portes devant lesquelles il passait sans qu'on lui permît de les ouvrir. « Je ne suis donc pas chez nous? » disait-il.
Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage et de ce carnaval perpétuel qui anime les villes d'eaux. Il ne lui déplaisait pas de faire événement, de montrer ses toilettes, de renouveler son public et son succès en changeant de théâtre tous les huit jours. Les légers embarras d'argent, qui l'effleurèrent sans la toucher, la faisaient rire : c'était du fruit nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille qui se voit poursuivi par un tailleur et un bottier et qui se sait attendu par cent mille francs de rente. Pas une fois le spectre de la misère ne vint troubler la quiétude de ses nuits. N'avait-elle pas Bréchot? Ce nom représentait à son esprit un infini de luxe et de magnificence, le rire innombrable de l'or. Les brusqueries de son amant l'ennuyaient quelquefois, mais sans l'inquiéter ; il avait toujours été le même ; elle le croyait du moins, car nous ne remarquons pas les changements qui s'accomplissent par degrés sous nos yeux.
Elle trouva passablement d'accueil à Baden, à Wiesbaden et partout où elle montra sa petite réduction de nez grec. Le peuple bariolé qui frétille en été le long du Rhin ne lui fut pas plus sévère que de droit ; peu de femmes s'oublièrent elles-mêmes au point de lui jeter la pierre ; presque personne ne lui marchanda cette considération relative qui autorise les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. L'absence du mari, qui aurait déclassé toute autre, lui servit de recommandation : le monde avait toujours tenu pour elle contre l'infâme ; il était d'ailleurs évident que ce n'était pas elle qui avait tué le pauvre Lysis. Sa conduite justifiait savamment l'indulgence publique : elle ne s'affichait pas trop avec Léon ; il fallait un hasard tout à fait inévitable pour qu'on les rencontrât tous les deux sous le même toit. Son vrai rôle, et qu'elle jouait à merveille, était de promener trois enfants bien vêtus autour de tous les trente-et-un et de toutes les roulettes hygiéniques.