Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants si beaux et si coquets l'ennuyèrent à mort, j'en demande pardon aux vraies mères. Toute l'argile humaine n'est pas tirée du même filon. Les faits divers des journaux nous montrent deux catégories de mères inconsolables : celles qui ont perdu l'enfant qu'elles aimaient et celles qui ont gagné l'enfant qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, les autres tuent souvent. Mme Gautripon n'était pas dénaturée à ce point ; mais on aurait simplifié sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils pour une demi-douzaine d'années. Sans prévoir la tempête, ce gracieux petit être éprouvait le désir instinctif de jeter un peu de lest.
Une lettre de l'infâme arriva juste à propos pour alléger la barque. M. Gautripon fit savoir à sa femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un salaire honorable : il était caissier des Trois-Croix, avec six mille francs, le logement et le chauffage. Les propriétaires de l'usine lui prêtaient tout le rez-de-chaussée de la direction ; l'ancien gérant avait non-seulement gardé sa place, mais repris la jouissance du premier étage en entier. « J'ai seize chambres meublées, écrivait l'ancien maître d'étude ; c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en ai pas toujours possédé une. Les enfants seraient bien ici, j'en aurais soin, et j'entreprendrais leur éducation moi-même dans les moments de loisir, qui ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que leurs petits cerveaux ne s'évaporent sur les grands chemins ; Émilie ne doit plus savoir lire, et les six lignes que mon Léon m'a écrites en six mois, prouvent qu'il a progressé au rebours. Vous les aimez, je veux le croire ; mais à coup sûr vous ne savez pas les aimer. Ils n'ont peut-être manqué ni de gâteaux ni de toques à plumes depuis que je les ai perdus de vue ; mais cette éducation en camp volant leur fera, si je n'interviens, un tort irréparable. Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, que votre fille soit un jour une femme et une mère selon mon cœur. Il ne faut pas que mon pauvre nom, si cruellement illustré grâce à vous, soit continué par deux petits fainéants et une jeune coquette. Je ne sais trop quel est l'état de vos affaires, et je n'en veux rien connaître ; mais je devine, et vous aussi, que ces trois innocents auront peut-être à gagner leur vie : c'est pourquoi vous devez les mettre, et plus tôt que plus tard, à l'école du travail. »
Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, puisque la cause était gagnée par avance. Les trois enfants, bien embrassés et ridiculement bien nippés, partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise que Gautripon paya et congédia sur l'heure : il s'était prémuni de deux grosses servantes wallonnes aux mains rouges, en bonnet de linge et tablier blanc.
Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades et une vraie fête ce matin-là. Les petits s'accrochaient à leur père et l'étouffaient de caresses ; on ne voulait point le lâcher, on lui faisait jurer qu'il ne s'en irait plus et qu'il ne renverrait jamais son petit monde ; il fit le tour de la maison avec les chers amours pendus en grappe à son cou. Pour la première fois, il avait ses enfants à lui seul, sans partage et sans réserve ; il devenait un vrai chef de famille! C'était le plus haut grade que son humble ambition eût rêvé.
Il procéda lui-même à l'installation des mignonnes créatures dans trois chambres bien modestes, mais brillantes de propreté. Cela ne ressemblait guère à l'hôtel des Champs-Élysées ; il en fit la remarque tout haut pour voir ce qu'on lui répondrait.
« Non, papa, dit Léon, ce n'est pas aussi beau, mais c'est joliment meilleur.
— C'est meilleur et plus beau, s'écria la petite Émilie, car à Paris nous n'avions papa que le dimanche, tandis qu'ici nous le verrons toujours et puis toujours!
— Mes enfants, répondit le sage et digne homme, il manque bien des choses dans votre nid, et plus d'une que j'aurais pu vous donner dès à présent, quoique je ne sois pas riche ; mais j'ai voulu vous laisser le plaisir de les désirer et le plaisir plus grand de les obtenir par vous-mêmes. Chaque fois que vous aurez bien travaillé, vous pourrez demander à votre père ce qui vous manquera le plus. Vous ferez de cette façon l'apprentissage de la vie. Quand un homme veut avoir une maison, un cheval, ou simplement un habit neuf, il travaille.
— Tu crois ça, toi? dit le petit garçon. Quand mon ami Bréchot a envie de quelque chose, il prend des sous dans sa poche, et voilà!
— Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait?