— On joue, donc! »
Décidément, pensa l'infâme, il était temps.
Le déjeuner se prit en famille, et les enfants, qui voyaient tout, remarquèrent que papa mangeait plus de viande et moins de pain qu'à Paris. Il fallut leur dire pourquoi. « C'est que je travaille plus fort, » répondit le père.
Les jeunes voyageurs décidèrent que de leur vie ils ne s'étaient si bien régalés ; le petit Édouard dévora deux gros œufs à lui seul. Gautripon trouva de son côté que l'appétit, la santé et la joie de ces marmots composaient le plus beau coup d'œil du monde. Il se demanda très-sérieusement comment il y avait des parents assez ennemis d'eux-mêmes pour préférer un festin en ville à ce spectacle merveilleux.
Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine comme à des princes étrangers. Le vulgaire des Trois-Croix se demanda peut-être in petto d'où venaient ces petits personnages qui semblaient tomber du ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre était non-seulement adoré, mais investi d'une autorité bien plus haute que son emploi, la curiosité publique ne se trahit que par mille attentions empressées.
Tout est féerie pour les enfants, mais les fées modernes de l'industrie leur fournissent plus d'étonnements que la fable elle-même. La postérité de M. Jean-Pierre rentra tout ébaubie au logis. A cinq heures du soir il fallut mettre au lit ce petit monde : les yeux, les jambes, les imaginations demandaient grâce. On s'endormit en causant avec le père ; le dernier mot que balbutia Léon fut encore : dis donc, papa…
Quand la nuit eut jeté son voile ami sur ces têtes charmantes, l'infâme les baisa l'une après l'autre, et regagna son cabinet en chancelant. Il était ivre de ce vin pur et généreux entre tous qui a inspiré les dévouements les plus héroïques et les moins célèbres de l'histoire. Plongé dans un fauteuil et replié sur lui-même, il cuva délicieusement sa journée, et laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis le besoin d'un soulagement plus complet s'empara de lui pour ainsi dire, et il chercha quelle autre écluse il pourrait ouvrir à son cœur. Il n'était pas de ceux qui ont des amis à revendre et des confidents à choisir dans la peine ou dans la joie. Ses douleurs n'avaient été connues que de lui seul ; le monde indifférent n'en savait rien ; il pouvait se comparer à ces engins laborieux et concentrés qui dévorent leur propre fumée.
Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnuméraire qui se posait toujours en débiteur, quoiqu'il fût créancier depuis longtemps et de beaucoup. Il se mit à lui écrire une longue lettre, pleine de détails historiques et statistiques sur les événements des six derniers mois : les difficultés, les dégoûts de l'installation, le retour de M. Dempoque, la courtoisie exquise et la rare générosité du bonhomme, l'acte de société dont il avait posé les bases. Après avoir indiqué vaguement les raisons de sa modestie et dit pour quels motifs il gardait les apparences de la pauvreté, Gautripon s'oublia dans un élan de poésie paternelle ; il conta son bonheur, l'arrivée des enfants, et termina le tout par un mot que bien des gens trouveront ridicule : le père Gautripon.
« P. S. Je me demande maintenant pourquoi je vous ai écrit ces huit pages? Mon seul ami, c'est peut-être pour le plaisir de les signer. »
Une année s'écoula. Ceux qui comptent leurs jours par les craintes et les espérances disent probablement que ce fut une longue année ; mais l'heureux petit peuple des Trois-Croix n'eut pas d'histoire en ce temps-là : il ne vit qu'une succession de journées tranquilles, égales et pleines, pleines de bon travail et de douce affection.