Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et vaillante, c'est un des centres les plus intelligents dont la France s'honore. Il y fut donc parlé de cet humble Jean-Pierre qui évitait la gloire comme un scandale, et qui se faufilait obscurément dans le monde manufacturier avec des millions inédits dans ses poches. Plus il prit soin de cacher ses mérites, plus on mit de zèle à les publier. Les grands industriels de la ville et de la banlieue, sauf deux ou trois envieux, se jetèrent à sa tête ; on rechercha sa connaissance, tout le monde voulut le voir et l'avoir. Autant les oisifs de Paris l'avaient crossé lorsqu'il était un homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse de Lille s'agita pour l'attirer, tandis qu'il se claquemurait dans un petit emploi. S'il repoussa toutes les avances et se tint obstinément sur la défensive, ce n'était pas que Jean-Pierre fût d'un naturel farouche ni même que la continuité de ses malheurs l'eût aigri. Non, il ne se sentait pas plus mal organisé qu'un autre pour les relations de voisinage et d'amitié. Lorsqu'il se promenait à travers champs le dimanche avec sa joyeuse marmaille, et qu'il voyait derrière quelque grille un autre père et d'autres enfants s'ébattre sur une pelouse, il éprouvait cette attraction qui est le principe de toutes les sociétés humaines. S'il n'avait écouté que son instinct, il eût poussé la porte, il aurait marché droit au maître de maison dont il apercevait la figure cordiale et le demi-sourire engageant, et il eût dit à ce brave homme : Mettons nos éléments de bonheur en commun et associons-nous pour passer une belle journée! Mais la réflexion l'arrêtait toujours sur cette pente ; il songeait que si les enfants se rapprochent sans se connaître, les hommes ont d'autres mœurs et d'autres exigences : il n'y a pas d'intimité ni même de relations possibles pour le malheureux qui est réduit à cacher son nom. Ces trois syllabes étaient notées d'infamie non-seulement à Paris, mais à Lille et partout où pénètrent les petits journaux parisiens.

Gautripon les cacha si bien que ni un associé de l'usine ni le notaire qui rédigea l'acte de société ne connut ou ne soupçonna son véritable état civil. M. Dempoque seul était dans la confidence, et il n'y admit pas même sa digne et excellente femme. Il fallut toute l'intelligence et toute la loyauté du bonhomme pour trouver la combinaison qui intéressait toute une famille anonyme aux bénéfices des Trois-Croix. La part de Gautripon était portée au compte de M. Dempoque, qui la plaçait chaque année en obligations foncières au nom des trois enfants. L'achat se faisait à Paris, directement, dans les bureaux du Crédit foncier ; les titres y restaient en dépôt ; M. Dempoque touchait les coupons et ajoutait les intérêts au capital. On pouvait espérer que les enfants par ce mécanisme deviendraient riches à leur insu, et travailleraient en attendant comme de vrais petits pauvres. L'accroissement de leur fortune était subordonné à la prospérité de l'usine, mais personne ne pouvait la diminuer d'un sou, ni Bréchot, ni la mère, ni eux-mêmes jusqu'au jour de leur majorité. Gautripon s'était lié les mains en défiance de sa faiblesse ; il n'avait plus le droit de toucher à cet argent gagné par lui. Tout son revenu se bornait aux cinq cents francs par mois de M. Jean-Pierre ; mais grâce à la simplicité de ses goûts, il avait plus que le nécessaire, et faisait tous les jours quelque surprise aux enfants : il fallait bien les amuser, ces pauvres petits solitaires!

Cet âge a des besoins à part, dont l'éducation ne tient pas toujours compte. Tous les éléments du bien-être et même du bonheur tranquille ne suffisent pas à l'enfant. Il lui faut une certaine dose de nouveau, d'imprévu, d'accidentel, une invasion continue et cependant irrégulière d'éléments étrangers dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon père, une sœur, un frère, font un entourage à souhait, et qu'il ne reste rien à désirer en plus : c'est une erreur ; l'enfant le mieux doué et le mieux né s'ennuie au bout d'un certain temps dans le cercle étroit de la famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il s'attriste ; la couleur générale de ses idées s'assombrit ; il devient raisonnable, c'est-à-dire moins enfant qu'il ne faudrait et moins porté aux jeux de son âge. L'infâme avait le cœur trop foncièrement paternel pour que le moindre symptôme de langueur ne lui sautât point à la vue ; il embrassa d'un seul coup d'œil le mal et le remède, mais le remède était hors de portée : où trouver des compagnes pour Émilie et des camarades pour Léon? Dans cette multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes de l'usine? ou parmi ces jeunes citadins à l'esprit vif, à la langue déliée, qui attrapent les secrets au vol comme des mouches, et publient en sortant de chez vous le fait, le mot, le nom compromettant qu'on se tuait à cacher? Jean-Pierre ne pouvait pourtant pas enseigner le mensonge à ses enfants, les instruire à cacher leur nom et à répondre que leur mère était morte. Il lui coûtait déjà de les tromper eux-mêmes et d'expliquer par de mauvais prétextes l'absence illimitée de Mme Gautripon. Il s'en tint finalement à la moins sotte raison qu'il eût trouvée, et répondit à toutes les demandes que sa femme vivait aux eaux pour cause de santé.

« Mais, disait le petit Léon, quand nous étions là-bas, elle n'avait pas du tout l'air malade.

— Mais, ajoutait la petite Émilie, comment toi, qui es la bonté même, ne vas-tu jamais la voir? »

En dépit de tous les mais, le père et les enfants vécurent bien heureux pendant une année et demie. Un jour que le caissier s'était absenté pour affaire, il trouva sa maison moins paisible que de coutume. Les enfants accoururent au-devant de lui en criant à tue-tête :

« Maman est guérie! maman est revenue! »

Et les trois innocents le tirèrent par sa redingote jusqu'au salon, où Mme Gautripon l'attendait.

Elle se leva fort émue et tremblante et fit le geste de tomber aux genoux de son mari.

« Observez-vous! lui dit Jean Pierre à demi-voix, et ayons l'air de nous embrasser, coûte que coûte. »