« Imbécile! Ta femme est ma femme, tes enfants mes enfants, et chez toi c'est chez moi! »
Vers minuit, il commençait à mettre un air sur ces gracieuses paroles, et il éprouva le besoin de les chanter à Gautripon. Cette lucidité spéciale qui fait voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les tas de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux Trois-Croix. La porte était bien close et le mur d'enceinte assez haut ; cependant, à l'aide d'un arbre voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une crête inhospitalière où les fonds de bouteille sertis dans le mortier lui firent un médiocre accueil. L'idée fixe qui le possédait tint bon contre les écorchures, mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un colosse tout noir, armé d'un fusil à deux coups. Il eut la vague perception d'une ligne droite déterminée par trois points dont le deuxième était le guidon de l'arme et le troisième sa propre tête. L'instinct de conservation le poussa à se jeter en arrière, et il le fit si précipitamment qu'au lieu de rencontrer le gros arbre, son complice, il fit un long voyage dans le vide. Cela dura tout près d'une seconde, et comme la pensée se meut plus vite que les corps graves, il eut le temps de faire un certain nombre de réflexions. Par exemple, il comprit comment on avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car avant de toucher la terre il aurait eu le temps, croyait-il, de compter au moins jusqu'à cent. Puis il se demanda si ce voyage aérien durerait éternellement ; puis il se prit à regretter qu'on ne pût le prolonger à l'infini ; une bouffée de Beaumarchais lui traversa la mémoire ; il se rappela vaguement un mot de Figaro qui avait trait à son affaire ; puis il cessa de penser, ou plutôt ses pensées s'envolèrent, la cage qui les enfermait s'étant ouverte au contact du sol.
En cette occasion, Bréchot se montra plus discret qu'il ne l'avait été de toute sa vie : il ne dit mot. Les ouvriers le virent au matin si tranquille qu'à première vue ils le jugèrent plus que malade. On le porta néanmoins à l'hôpital, et les journaux du Nord annoncèrent le lendemain qu'un homme de trente à trente-cinq ans, bien couvert et porteur de divers papiers au nom de Léon Bréchot, avait été trouvé au pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. « La présence de valeurs importantes dans ses poches exclut l'idée d'un crime ; l'absence de toute arme ne permet pas de supposer un suicide ; quelques traces de dégradation visibles au sommet du mur feraient croire à un accident ; il a la tête fendue ; on désespère de le sauver, et la justice informe. »
Ces quelques lignes éveillèrent divers échos, selon l'usage. Tandis que l'Hôtel d'Europe faisait enterrer son riche voyageur, plusieurs habitants de Lille se rappelaient MM. Bréchot père et fils, qu'ils avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux du chemin de fer. Les petits journaux de Paris évoquaient les mille souvenirs que Léon avait semés par la ville ; ils ne se privaient pas de conter la mystérieuse aventure qui avait motivé son éclipse trois ans plus tôt ; ils citaient en toutes lettres le nom et les prénoms de l'infâme et introuvable Jean-Pierre Gautripon. Ces informations, renvoyées en province, attirèrent les yeux sur l'usine des Trois-Croix ; les malins bourgeois de Lille s'avisèrent logiquement que le jeune homme n'avait pas escaladé un mur à minuit pour admirer le paysage ; on dénombra les jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. Elle avait justement un mari qui se cachait sous le pseudonyme assez transparent de Jean-Pierre. L'ex-filateur Delbrin, qui avait fait faillite, exerçait la profession de courtier d'assurance ; à ce titre, il s'était présenté de nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau l'avait éconduit : il croyait donc avoir un double affront à venger. Il saisit le moment où le pauvre homme, distrait par ses émotions, passait devant le café Bourgard, et il lui cria : Gautripon!… L'autre, sans y penser, tourna la tête ; plus de vingt désœuvrés enregistrèrent ce mouvement comme un aveu.
Tous ceux qui se croyaient menacés par la concurrence triomphale des Trois-Croix se liguèrent contre le mari d'Émilie ; on mit en fermentation les ateliers voisins ; il y eut un commencement de charivari, interrompu par le bâton de Rastoul et de quelques braves qui faillirent y laisser leur peau. Mme Gautripon ne savait rien, Jean-Pierre y avait mis bon ordre ; mais la première fois qu'il relâcha sa surveillance, elle reçut dix lettres anonymes d'un coup. Le tapage fut tel et retentit si loin que M. Dempoque et son neveu Fusti accoururent à la rescousse. On tint conseil, et Jean-Pierre tout le premier décida qu'il fallait s'éloigner.
« Mes bons amis, dit-il, je me suis sauvé de Paris pour n'être plus infâme, mais Lille n'est pas assez loin… Allons! il faut quitter la place et chercher un pays, s'il en reste, où le bruit de mon infamie ne soit pas encore arrivé. Monsieur Dempoque, avez-vous toujours cette terre de Naples qui vous rapportait si peu?
— Hélas! oui ; mais vous n'y songez pas! C'est en Calabre, bien au delà de Salerne, un vrai pays de sauvages!
— Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que des civilisés. On devient trop vertueux en France, voyez-vous!
— Mais vous ne savez pas l'italien?
— Que si!