— Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent mille francs, moyennant quoi nous vous donnerons quittance. »
Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle les saints du paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il était un homme mort ; il demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tête, et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger son bienfaiteur M. Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient ; cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante mille. Angelone se tut, rentra ses larmes, répondit au paysan par une de ces grimaces napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et céda.
Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partagées ; M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la somme se répartit entre les fermiers sous forme de bétail, de semences, d'instruments, d'amendements et de réparations diverses. Le reste fut dépensé en travaux d'utilité commune : on mit à neuf la route d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation ; M. Gautripon bâtit un moulin, un pressoir pour le vin et un autre pour l'huile ; il fit venir un maître d'école.
Son premier acte avait été l'abandon des deux tiers de la réserve ; il déchira tous les baux signés par Angelone, distribua les terres aux colons moyennant une redevance équitable, et doubla le revenu des locations sans faire tort à personne. Quant aux cinq cents hectares qui lui restaient, il résolut de les cultiver lui-même et de donner ce salutaire exemple à ses enfants. La main-d'œuvre manquait un peu, comme partout ; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et bienfaisant était tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction ; le village se repeupla en six mois. Les habitants de ces montagnes étaient alors étrangement nomades ; il faut dire que le pain leur manquait presque partout.
De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant une période de onze années, l'ancien maître d'étude de la pension Mathey, l'ancien teneur de livres des Villes-de-Saxe, l'ancien caissier des Trois-Croix continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété et de renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un métier, le plus noble de tous, qu'il connaissait à peine en théorie, par les livres ; il appliqua de son mieux les préceptes des maîtres anciens et modernes ; il reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des vallées ; il s'exerça à l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de traire, sans l'épuiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours récompensés ; il se trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses calculs les plus irréprochables par l'injustice des éléments : la grande mère a parfois des caprices de maîtresse ; il faut souffrir et persévérer en culture comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de se féliciter et de dire : J'ai réussi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il créa plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et une infinité de bonnes choses que les poëtes et les philosophes dédaignent en paroles, quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer ; mais surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'éprit pour lui d'un sentiment filial : pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans l'auraient appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré de ses services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait. Les services ont besoin de se faire pardonner en ce bas monde.
Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne regretta les dorures de l'hôtel Gautripon : ils avaient bien d'autres richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc n'était rien moins qu'un petit Versailles ébouriffé, plein de mystères et d'imprévu, fait pour donner carrière à l'imagination la plus calme et peupler de souvenirs charmants la plus indolente mémoire. Oh! ces grottes tapissées de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces cavernes en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et ces gros chênes où le temps avait creusé des cavernes! Et les statues de marbre blanc drapées de mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au printemps par un million de giroflées! et les grands orangers qui laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites têtes, si le vent soufflait un peu fort! et l'énorme figuier où grondait tous les matins le roucoulement sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par accident, on prenait la récréation dans un immense salon du palais, parmi cinquante chevaliers bardés de fer qui en ouvraient cinquante autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau. La voûte était peuplée de belles dames en robes volantes qui portaient à bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets athlétiques.
L'école des trois mignons était partout. Le père les emmenait dans les champs, dans les bois ; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la métaphysique a fait tant de sots commentaires. Quelquefois il avait en poche un ouvrage moins large et moins complet, l'Odyssée par exemple ou le poëme de Lucrèce ; Orlando Furioso, les Fables de la Fontaine, Gil Blas, Paul et Virginie, ou quelque noble pastorale de George Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la petite Émilie recevait la même éducation que ses frères.
« Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon ; il faut donc la tailler sur le même patron que les hommes : sinon, gare à l'étoffe ou gare à la doublure! »
Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la théorie aventureuse de son père. A dix-huit ans elle était grande, belle, vaillante et chaste comme Diane ; sa voix, un peu grave sans rudesse, allait au cœur ; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces cinq ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à point nommé les airs les plus connus ; vous auriez pu la soumettre à l'analyse la plus sévère sans trouver dans toute sa personne un atome de banalité.
Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez complet. Les Parisiens du bois de Boulogne l'auraient trouvé correct, élégant et solide à cheval ; les scholars de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté comme humaniste ; les paysans de Castelmonte s'étonnaient qu'un adolescent de cet âge fût non-seulement plus expérimenté, mais plus infatigable aux rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux ; sa famille adorait en lui je ne sais quelle impétuosité généreuse qui l'enlevait à tout propos dans la sphère des sentiments supérieurs. C'était un cœur ailé, qu'on me passe le mot : j'ai vu des cœurs à quatre pattes et j'en ai touché du pied qui rampaient. Cet aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure les plus beaux traits de ses trois auteurs ; mais il tenait surtout de l'homme qui n'était pas son père. Gautripon se mirait en lui et disait mélancoliquement en a parte : « Je saurai désormais comment les vierges enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps comme une fable grossière est le plus pur symbole de l'éducation. »