Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu fut un jour sérieusement éprouvée. Mme Gautripon n'avait plus même un cabinet de lecture à portée pour amuser son désœuvrement. Elle se faisait bien envoyer ce qu'on imprimait à Paris ; mais la littérature à passions était en grève. La blonde exilée de Castelmonte comparait son cœur à une place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît de disgrâce l'ennemi même lui manquait! Pas un château dans les environs, pas même un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de rhumatismes ; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait à douze moines mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de François II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada qu'elle l'aimait, et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour tout le monde. Cette crise, d'un genre absolument inédit, se déclara en 1870, dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint plus aux soupirs étouffés, aux œillades timides, aux déclarations vagues ; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il était beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effrontée se piquait au jeu, elle inventait des représailles hardies et parfois spirituelles : par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses lorsque les enfants étaient là et qu'on ne pouvait devant eux ni s'expliquer ni se défendre.
Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie ; l'œil brillait d'un éclat que les yeux des poupées n'ont jamais eu ; la bouche s'entr'ouvrait pour un sourire… comment dirais-je? appétissant. Un homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais Gautripon avait l'âme plus fortement trempée que le commun des hommes. La comédie se dénoua un soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur. Un soir d'orage la poupée se jeta, tremblante et court vêtue, dans l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut une douche de mépris qui mit un terme à ses fantaisies en glaçant la moelle de ses os.
« Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir été vingt ans votre mari? Moi, votre amant? Il me manque, à votre avis, ce comble de honte?… Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas que ma vie ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-seulement j'amnistierais votre passé, mais je corromprais le peu de bien que j'ai pu faire ici-bas! »
Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique, Gautripon et son fils aîné, montés sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du marché de Salerne quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris d'un étourdissement soudain, perdit les étriers et tomba sur la route. L'insolation produit souvent ces effets terribles ; souvent aussi l'on porte à son compte un crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Français avaient déjeuné chez l'ancienne camériste de don Angelone, à l'auberge de Saint Janvier, et que don Angelone était capable de tout. Le jeune homme ne pensa qu'à secourir son père, il le porta entre ses bras jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal fit des progrès si rapides que les médecins de la ville, mandés en toute hâte, arrivèrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au moment de mourir. Il vit son fils à genoux, qui lui baisait les mains en sanglotant :
« Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche de vieillir de vingt ans en cinq minutes. Te voilà chef de famille, mon mignon. Je te confie ta sœur, ton jeune frère et… ta mère. Vous resterez à Castelmonte, vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tâche que les paysans soient heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent, vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en dis rien à ton frère et à ta sœur avant le temps. Tu trouveras des instructions là-bas, dans mon bureau. Ta mère, elle, n'a rien ; je la fie à votre dévouement, il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la ; rappelez-vous l'exemple que je vous ai donné.
— Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre tous les hommes!
— Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre. A mes yeux, je suis un pauvre diable, et ma vie a été quelque chose de très-humble ; mais je ne me plains pas : j'ai marqué par un peu de bien mon passage sur la terre ; j'ai élevé trois enfants qui vaudront mieux que moi ; ma tâche est faite. Toi, mon Léon, je te bénis. Souviens-toi, tant que tu vivras, de préférer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher fils. Pour toi, pour Émilie, pour Édouard… pour qui encore? Oui, pour ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es, pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux! »
VIII
Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil de novembre, un couple assez mal assorti suivait en chaise de poste la route d'Acquanera à Castelmonte. Les voyageurs étaient deux époux de rencontre, un horrible petit monsieur qui crachait le sang par la portière et une vieille demoiselle plâtrée qui achevait le petit monsieur.
L'homme (passez-moi le mot) avait trouvé quelques millions dans le cabas d'une cuisinière épousée in extremis par un célèbre coquin de la bourse. Cet argent le condamnait à faire ce qu'on appelle assez improprement la vie ; le sang ladre, vicié et vicieux de ses auteurs le condamnait à mourir jeune, et les médecins à la mode, pour se débarrasser de lui, l'envoyaient tousser son âme au fin fond de l'Italie méridionale. Il trouva du dernier galant de choisir sa garde-malade parmi les créatures dont le temps se paye le plus cher. Une demoiselle Aurélia, surnommée l'Ogre parce qu'elle avait dévoré cent cinquante petits jeunes gens, accepta la corvée moyennant une reconnaissance d'un demi-million souscrite par devant notaire.