M. Gautripon se présenta le front haut, l'œil brillant, les lèvres pâles et imperceptiblement crispées ; toutefois son attitude n'avait rien de provoquant. Il s'arrêta sur le seuil, le chapeau à la main, en homme qui demande une deuxième permission avant d'entrer.

M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante :

« Monsieur, lui dit-il, si vous êtes venu ici pour me contraindre à faire ce que mes amis désapprouvent, je vous préviens qu'au premier geste je vous tue comme un chien. C'est à vous de savoir si vous voulez sortir vivant d'ici.

— Monsieur, répondit Gautripon, vous vous méprenez sur le but de ma visite. On m'a dit que vous refusiez de me rendre raison parce que vous ne saviez pas le secret de ma vie. Quoique la prétention soit bizarre en elle-même et très-douloureuse pour moi, je m'y soumets, et je viens faire entre vos mains une sorte de confession générale ; mais lorsque vous m'aurez rendu l'estime que je mérite, je compte que vous m'offrirez spontanément l'occasion de mourir ou de vous tuer comme un homme.

— Asseyez-vous et parlez, dit Lysis. »

III

« Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal et d'un esprit prévenu, si je commençais mon récit par le commencement. Sachez d'abord quels sont mes moyens d'existence.

« Je suis teneur de livres aux Villes-de-Saxe et professeur de littérature française dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des établissements qui m'emploient, la date de mon entrée en fonction, le chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de Mmes les supérieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept années je travaille régulièrement dix heures par jour en moyenne pour gagner trois mille francs. »

Le marquis étendit nonchalamment la main, prit les papiers, les feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta sur la table en disant :

« Budget des recettes!