— J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget des dépenses qui vous intéresse surtout.

— Naturellement.

— Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un examen de cette gravité sans s'y être préparé avec soin. Donc je vous prouverai que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble revenu. Ma comptabilité privée est en ordre : c'est bien le moins quand on est comptable par état! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler votre attention sur le métier pénible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce. Un homme qui travaille assidûment dix heures par jour pendant sept ans n'est pas ouvrier pour la forme ; on ne peut guère le confondre avec ces mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un gagne-pain. Qu'en pensez-vous?

— Nous verrons bien.

— Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes dépenses annuelles, depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à la pension que je paye pour ma nourriture : trois cents francs pour mes déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du Fidéle cocher ; douze cents francs pour mes dîners : potage, un plat de viande, pain à discrétion, à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées.

— Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original. Puisque nous sommes en si bon chemin, monsieur, j'espère que vous allez tirer un troisième cahier de votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec vos douze cents francs Mme Gautripon fait marcher son ménage et place quelque chose à la caisse d'épargne.

— Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en avoir assez dit pour obtenir au moins une trêve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air d'un élégant, vous savez si j'ai la réputation d'un viveur ; on ne vous a jamais conté que j'eusse touché une carte ; vous ne m'avez pas rencontré le cigare à la bouche ; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore moins. Je sais ce qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que vous m'avez faite j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint.

— Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux sous-officiers que votre tolérance conjugale était vierge de spéculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs, il est plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses de l'amour.

— Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la personne qui traîne mon nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mériterais l'épithète dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas même mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une pauvre créature mal dirigée. Les enfants sont miens de par la loi, qui n'en peut mais, de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon affection, que je place où bon me semble ; mais vous n'avez pas fait une découverte bien subtile en devinant qu'ils sont nés de mon ami Bréchot.

— Votre ami?