Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances chez l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin, mon père arriva, plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin dans l'œil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est guère dans l'habitude des pauvres gens :
« Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers maîtres du monde. Ceux d'ici ne sont que des ânes ; je leur ferai cadeau de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable le commerce! au diable les Messins!… excepté vous, monsieur Alcan! »
L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme avait perdu la raison, mais il s'expliqua : nous comprîmes que deux maîtres de pension étaient venus de Paris à Metz en remonte, que M. Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient livré un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait jeté dans la balance : il assurait six cents francs par an à mon père jusqu'à la fin de mon éducation. C'était plus que nous n'avions gagné à nous deux dans notre meilleure année.
Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de naître. Ce chiffre de six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne représente à votre esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1er janvier, une bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un pauvre petit garçon comme j'étais, cela représentait la fortune et la gloire. Je voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi du besoin jusqu'au moment où je pourrais choisir un état. J'étais fier de devoir son indépendance à moi seul ; je m'admirais de soutenir le chef de ma famille dans un âge où mes camarades coûtaient à leurs parents. Mon travail valait donc bien cher? J'étais donc un enfant d'un mérite hors ligne, puisqu'on achetait à grand prix l'honneur de me donner des leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous par-devant notaire ; il avait payé six mois d'avance et donné cent francs pour notre voyage, qui n'en coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et d'annoncer à tous les passants une si magnifique aubaine. Le père me défendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos affaires à ces grigous de Messins.
Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses quelques meubles et payé ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté dans une vie si rude. Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'eût envoyé à la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon père s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu'à sa mort la même petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est là que j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma pension.
Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves, parmi lesquels était déjà Léon Bréchot. Mes premières relations avec lui datent du jour même de la rentrée. Je le vois encore debout devant la petite boutique où la portière vendait des billes et des gâteaux. Une poignée d'or et d'argent qu'il étalait m'effraya ; je me demandai s'il n'avait pas volé son père : il me semblait impossible qu'un garçon de notre âge possédât honnêtement un tel trésor. Du reste, il était le plus grand de la moyenne cour ; je ne l'ai dépassé que vers la rhétorique ; à quinze ans, il avait presque la tête de plus que moi. Sa figure était déjà fort agréable ; il riait à tout propos et disait ce qui lui passait par la tête. Tout le monde l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde. Du plus loin qu'il m'aperçut, il me cria :
« Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui paye! »
J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin de personne, et je cherchais le papier où mon père m'avait enveloppé quelques sous, lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon œil. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre à vivre, mais il était plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du vainqueur commençaient à me huer ; mais il me tendit la main avec une bonne grâce irrésistible, et me dit :
« Tu es un petit brave, et je suis une grande bête. Pardonne-moi, et touche là. Comment t'appelles-tu?
— Gautripon.