« S'il est content de toi, dit mon père, tu seras éduqué, nourri, logé, tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant sous-préfet, avec l'aide de Dieu. »

L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la fois.

« Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que vous seriez donc? Colonel ou général?

— Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent, car je ne pourrai plus porter la balle ; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie ; je peux donc me passer de mon fils et le prêter au gouvernement pour qu'on l'instruise. »

Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi suivant je comparus devant le proviseur de Metz. Les vieux bâtiments du collége étaient imposants ; de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute. Mon père s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle écrasante, où cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout cela m'éblouit sans m'intimider ; je répondis aux questions comme un vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'impétueux comme un battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après avoir subi plusieurs affronts immérités. Mon examen fut magnifique : le proviseur et ceux qui siégeaient avec lui déclarèrent que j'irais loin. On fit chercher mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un maître-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait à bourse entière avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer mes menus plaisirs.

« Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien le gagner lui-même : permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en récréation. »

Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la rentrée, et il me conduisit lui-même de village en village chez tous les maîtres qui m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté, Dieu sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma protection, si jamais je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris la grammaire latine crut devoir me prémunir contre les entraînements du monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous attendrir.

J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours premier dans ma classe, et comblé de prix à la distribution. Mes camarades me considéraient et m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté pour moi ; le préfet, le général et les premiers magistrats de la cour royale s'intéressaient à ce bambin miraculeux et se disputaient le plaisir de le protéger. Le principal libraire de la ville, qui était le meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait sortir le dimanche ; il retenait mon père à dîner ce jour-là, quand par hasard il se trouvait à Metz : autrement le père et le fils auraient mangé au cabaret. Je m'ébattais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin fraîchement coupé ; bref, j'étais le plus heureux gamin de la terre, et je ne désirais rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour des prix, le préfet me décernait sur sa cassette un bel ouvrage doré sur tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes, louait la générosité de M. le préfet, la sienne, celle des autorités et la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misérable porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais pas le cœur assez bas pour renier mon père ou pour rougir du métier qui nous avait nourris ; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces messieurs ravalaient en public un honnête homme sous prétexte d'honorer son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible ; cependant, la troisième fois qu'il vint assister à ma gloire, il me dit en sortant du collége :

« Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux être rentier, d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours ; mais pour ça il me manque une chose indispensable, les rentes. »

Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à moi, dont je conçus un orgueil légitime.