— Promettez-moi le secret absolu dans le cas où vous me rendriez toute votre estime. Si messieurs vos témoins voulaient savoir les faits qui m'ont réhabilité à vos yeux, vous leur répondriez seulement que vous me connaissez à fond, et que vous me tenez pour honnête homme.

— Volontiers.

— Merci, monsieur. Je commence. La condition où je suis né (vous l'avez peut-être entendu dire) n'était pas seulement humble, elle était misérable. Je ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense : la misère n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends ; mais il faut que nous suivions dès les premières étapes la fatalité qui m'a conduit ici. Ma mère faisait des ménages à Metz ; mon père était un de ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire : l'idée de m'envoyer à l'école ne leur vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins et tous les soirs, le père une ou deux fois par semaine. Quelques voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journée, mais je leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je courais battre le pavé et patauger dans les ruisseaux de la ville. Récréation prophétique, pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue! Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles, tandis que la fange parisienne, où le destin pensait me noyer, n'a pas encore éclaboussé mon âme, Dieu merci!

J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit une chute dans un escalier, fut portée à l'hôpital et mourut. Mon père ne pouvait plus me laisser à moi-même : il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna le métier, petit à petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur nos genoux et couchant tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus souvent qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient à vue d'œil ; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux même qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes pousser, l'ambition me venait aussi : que dis-je? j'en avais plutôt deux qu'une. Je rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce qui ne tarda pas longtemps. Mon autre idée, c'était de m'élever au-dessus de mon état en apprenant à lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant, que dans presque tous les villages il y avait un maître d'école, et que cet homme était plus honnête et plus obligeant que les autres. Avec cela, nous avions une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que les paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon père employait ce temps à fumer sa pipe ou à compter les gros sous.

Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais au moins ma nourriture. Il commença par répondre que j'étais trop petit, mais je parvins à le convaincre : il demanda crédit pour moi à un marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à huit ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes petites épaules. En été, je débitais de l'amadou, des briquets, des chapeaux de paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je vendais deux. Ma petite taille appelait l'attention, et ma grande volonté de réussir intéressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par l'oreille et disaient : « Tu dois être Juif ; il n'y a que les Juifs pour être marchands de si bonne heure. » Je répondais en faisant le signe de la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me glissaient deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier pour recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoché des liards à huit ans, j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous.

Le premier jour où je possédai deux francs d'argent mignon, je les portai gaillardement à un vieux maître d'école. Je croyais, dans mon innocence, qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir plus long. « Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens : voici tout ce que j'ai pour le moment ; combien de lettres apprend-on pour quarante sous? » Ce vieillard était un digne homme ; il rit de la naïveté, me rendit mon argent, me donna un abécédaire et me dit : « Toutes les fois que tu passeras par chez nous, je te promets une leçon d'une heure, et nous allons commencer dès ce soir. » Je répondis fièrement que je ne voulais rien pour rien. « Petit bêta! s'écria-t-il, sache que l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas même le roi, ne pourrait la payer ce qu'elle vaut. »

Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas si généreux ; il est vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installés dans les villages où mon négoce me conduisait. Le père se fâcha lorsqu'il sut que j'avais gaspillé plus de cinquante francs dans les écoles ; mais, quand il me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge et lire couramment la première page, il se mit à pleurer de joie comme un vrai père qu'il était.

Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails. Voilà plus de sept ans que je vis en moi-même sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est un animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami sérieux à qui parler, il montrerait le fond du sac à son plus mortel ennemi.

Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture sur le pouce m'élevèrent au modeste niveau de mes maîtres. J'en savais autant qu'eux ; ils le disaient eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais passablement ; je calculais vite et de tête ; j'avais une teinture d'histoire ; je possédais la géographie des quatre-vingt-six départements ; un jeune desservant de la Lorraine allemande m'avait mis au latin et commençait à m'embaucher pour le séminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien voulu devenir un gros curé de village, salué sur les routes à grands coups de chapeau! Mais le devoir me défendait d'abandonner le père, maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui coûter un sou.

J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on m'avait faites ; mais lui-même m'apprit un jour qu'il avait disposé de moi. J'avais bientôt douze ans ; c'était au milieu de septembre ; nous nous trouvions au village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble, ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de préfecture, avaient entendu parler de moi, que les autorités pensaient à faire quelque chose pour un petit garçon qui s'était si bravement élevé lui-même, et que le proviseur du collége royal m'attendait le lundi pour me tâter à fond.