« Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage : vous n'avez plus d'autre père que moi. Voici votre exeat ; allez rendre les derniers devoirs à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à mardi matin ; il suffit que vous soyez rentré pour la composition. »

J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge ; j'avais un nuage devant les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras du vieillard : n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la terre? Il m'éloigna doucement et me dit :

« Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai passé par là ; mais il y a des parents qui m'attendent au salon : le devoir avant tout ; allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal! »

Et en même temps il me poussait vers la porte.

....... .......... ...

L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son front, et dit au marquis de la Ferrade :

« Vous avez de l'esprit, monsieur ; vous comprendrez la pudeur qui m'arrête à ce point de mon récit. Je suis venu chez vous pour vous livrer tous mes actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les garde pour moi. »

Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui était presque du respect. Gautripon reprit la parole :

« Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre père avait passé du sommeil à la mort sans mettre ordre à ses affaires. Il laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre en main, en réclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'était à nous ; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des funérailles à payer, quelques mètres de terre à acquérir dans un coin de cimetière! Cette pauvre machine humaine qui avait travaillé, souffert, aimé, n'était plus qu'un embarras dans la maison ; le cabaretier demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs de tout étage, grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants ; ils sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps ; il avait professé quelque amitié pour mon père : eh bien! il se lamentait devant moi d'avoir à le garder vingt-quatre heures ; il l'eût jeté tout chaud dans la fosse commune.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité de la fosse commune me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire à soi-même que tous les corps organisés se fondent dans la nature et retournent par molécules au grand réservoir ; on sait aussi que les tombeaux de marbre et les caisses de chêne doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande victorieuse qui s'appelle la décomposition : n'importe! Quelque chose se débat en nous contre les vérités les plus évidentes et les raisonnements les plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont été chers ; on se cramponne à rien, à moins que rien ; on étreint avec passion le néant lui-même sous les espèces les plus navrantes ; on marchande à la terre ce restant de chair et d'os qui bientôt, qui demain ne sera plus même un cadavre!