Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous ; je ne pouvais penser qu'avec un doute affreux à sa sépulture inconnue. J'avais besoin de conserver au moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât mon vieux père absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni amis intimes, que mon enfance s'était éparpillée le long des grandes routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit bagne pédagogique, que ma ville natale était loin, qu'un arrêté préfectoral avait démoli depuis longtemps la baraque insalubre où j'avais poussé mon premier cri. Peut-être alors excuserez-vous la prétention du petit misérable qui voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son père.

Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'étais fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus simple et la location de deux mètres carrés pour dix ans me coûteraient trois cent cinquante francs au bas prix.

« Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir à rendre à ce pauvre bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y! »

Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour cinq cents francs, si je m'étais appartenu.

Je ne songeai pas un moment à puiser dans la bourse de M. Mathey, quoiqu'il nous dût un plein trimestre et que la mort de mon père à ma première année de rhétorique lui fit une économie de quinze cents francs environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part à mon estime : j'étais plus préoccupé des moyens de me libérer envers lui que de contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser? Hors du collége et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lançai dans Paris comme un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents me tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries, jurant de me frayer un chemin jusqu'à la reine, qui était la providence de tous les malheureux ; mais au premier geste de la sentinelle je m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un riche banquier de la rue Lafitte, qui faisait aussi beaucoup de bien ; mais je m'avisai par réflexion qu'il devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothèse la plus favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait découvrir sur l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui ne fût pas exposé à me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je songeai au père Bréchot : on le disait inculte et bourru, mais bonhomme ; il m'avait vu couronner au collége ; il avait entendu parler de moi par son fils. Cependant n'était-il pas plus simple de m'adresser à Léon lui-même, à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui jouait au bouchon avec des pièces de cinq francs? Nous étions brouillés, il est vrai, mais en présence des grands malheurs les petits dissentiments s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la première fois que les hommes sont bien fous de se quereller, de se haïr et de se combattre en présence de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris le chemin de la pension, soutenu par une noble espérance : il faut avoir dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire ainsi, les yeux fermés, à la générosité d'autrui.

Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et Léon dans sa chambre. Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lève en lançant son livre sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante :

« Qu'est-ce que c'est? »

Je lui répondis sans me troubler :

« Bréchot, mon père est mort ; je n'ai pas de quoi le faire enterrer : peux-tu me prêter cinq cents francs? »

Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec moi.