Vous souriez, monsieur : cette véhémence de sentiments vous paraît tant soit peu ridicule ; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Léon me rendait le plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse reçu de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte de se remettre au travail, j'éprouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je me sentais moins seul au monde ; il me semblait que mon pauvre père n'était plus tout à fait aussi mort.

Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me reçut comme un frère ; son amitié pour moi s'était développée plus vite, s'il se peut, que mon amitié pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement tourné : il sait gré des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins, c'est le mal qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables. J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les récréations ; j'essayais de l'intéresser aux études classiques, si ingrates et si rebutantes pour quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empêchai plus d'un punch, j'éloignai les petits viveurs précoces qui venaient boire et fumer en contrebande avec lui. Il m'échappait à chaque instant et retournait à ses habitudes ; il fallait un effort continu pour fixer cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa légèreté.

M. Bréchot revint en France ; il voulut savoir à quel mont-de-piété Léon avait confié ses bijoux. Le fait raconté simplement, avec modestie, le rendit tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la bague et tout ce que son fils m'avait abandonné ; il joignit à ces présents un cheval de mille écus, un phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le dimanche, mais l'élève en chambre avait le droit d'y penser toute la semaine. Léon sollicita quelque chose de plus : il voulut que son père me fît sortir de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme, et je vois encore le moment où je fis mon premier pas dans le monde sur les tapis du père Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures ; je ne sais quel travail à terminer m'avait retenu à la pension jusque-là. Aussitôt que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon, qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le déjeuner finissait à peine, on fermait les portes de la salle à manger. Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassemblé ces gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands, ingénieurs, aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme, un voyageur anglais en déshabillé de route. C'était tous les jours pareille fête ; M. Bréchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint à moi, rouge comme une pivoine, l'œil émerillonné comme un faune ; il m'écrasa la main dans cette poigne étonnante qui faisait depuis tant d'années les gros ouvrages de la civilisation. Il me força de prendre du café ; il me versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il était toujours ainsi, même à jeun.

Dans la journée, il me parla très-posément de son fils, de ses espérances, de ses craintes, de ses projets. La légèreté de Léon lui faisait peur ; il l'avait mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les jésuites.

« Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il faut leur rendre justice : ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus récalcitrant. Enfin! quand mon drôle sera bachelier, je le prendrai en main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il apprenne par lui-même combien l'argent est difficile à gagner. Tous ces godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scènes seraient plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient seulement usé douze fonds de culottes dans une boutique comme la nôtre. Je ne veux pas que le garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il aura de l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand il sera rangé, marié, père de famille, libre à lui de faire peau neuve et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Bréchot. »

Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme presque tous les parvenus de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se vantait de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas fils de quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie, il avait acheté un titre : il était comte à l'étranger, je ne sais où. L'air natal le dégrisa subitement de sa noblesse : il cacha ses parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher ; il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger l'état civil de Léon. Tout son effort se réduisit à commander la fameuse bague que j'avais livrée au fondeur ; mais l'ambition a la vie dure quand elle se nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait de rien ; seulement il avait changé sa tactique. A mesure que Léon s'avançait vers l'âge d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés, les marquisats, les duchés qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau jour l'héritière de quelque grand nom ne vînt se prendre au piége de sa cassette. Nous l'enlevons avec armes sans bagages, disait-il en riant gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achète : une longue expérience des hommes expliquait ce préjugé navrant sans l'excuser, à mon avis. La transformation d'un Bréchot en Rohan lui paraissait vraisemblable dès qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux formes légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il ne faisait qu'en rire.

« Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des sceaux qui eût besoin de cent mille écus. »

Je frémis en écoutant ces théories, et je compris que les affaires avaient faussé tout un côté de son esprit.

Au demeurant, notre première entrevue fut la seule où il s'ouvrit un peu devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de l'année, et je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue de solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivèrent, il m'invita dans un de ses châteaux ; mais j'avais été malheureux au concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement à fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brésilien de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'année suivante, Léon n'était plus dans ma classe : il préparait son baccalauréat, et je doublais ma rhétorique. Notre amitié n'en fut pas refroidie, mais nos heures n'étaient plus les mêmes. Il sortait plus souvent, sous prétexte de suivre un cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au bois de Boulogne lorsque son père était en voyage. C'est à peine si je trouvai moyen de dîner trois fois à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on fît pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment décisif ; chacune de mes minutes était due au drapeau de l'institution Mathey.

Le mois d'août 184… vit Léon bachelier et le prix d'honneur de rhétorique enlevé par la pension Baudelocque. J'avais le second prix, c'est-à-dire le désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il ne me restait plus qu'une année pour payer tous les sacrifices que mon maître exaspéré me jetait décidément au visage. Donc je pris moins de vacances que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue. J'empaumai la philosophie avec autant de résolution que si j'étais sorti d'un long repos ; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai mes études par un fiasco qui me laissait insolvable, après cinq années de pension.