Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous aimions plus que jamais ; d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en voiture avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de la première cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier ; j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient mis en feu toute âme moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce temps-là goûtaient encore un peu la poésie ; elles vendaient au prix de quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je passais pour poëte, ayant rimé deux ou trois compliments à la Saint-Charlemagne ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur ordinaire ; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des Variétés et les dames de la Chaussée-d'Antin, selon le vent qui soufflait ; je fus classique, romantique, byronien, plastique, anacréontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon ami. Il n'était pas ingrat ; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrît tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant quelque chose de lui.

Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à quitter le collége, Léon revint flanqué de son père et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un état. On m'offrait un emploi rétribué dans la maison Bréchot, un poste de confiance, honorable dès le début, et qui pouvait devenir très-lucratif. Le chef n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes entreprises ; il associait tout son monde aux profits, le caissier s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente. Une offre si généreuse ne pouvait manquer de m'émouvoir : je remerciai chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé de ma personne. J'alléguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait rendu impropre à tous les travaux, sauf un : j'étais inscrit parmi les candidats à l'École normale et résolu de rendre aux générations suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorbé.

Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnèrent à mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient l'entrée de l'école, et quand je fus admis, quand la pension eut exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma démission tout net, et je vins dire à M. Mathey : « Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je n'ai pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous ; je vous dois donc cinq ans de ma vie, prenez-les! »

Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble métier que j'ai choisi ce jour-là. Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit à refuser coup sur coup deux professions honorées, pour m'enrôler dans la bohême enseignante.

M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice. Il répondit que je m'exagérais mes devoirs ; que l'exemple de mon travail et mes petits succès de collége l'avaient payé dans une certaine mesure ; qu'il n'avait pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but définitif où l'école m'aurait conduit.

Je le crus à moitié : c'était faire bien trop d'honneur à sa parole. Le vieux coquin n'eut pas même la pudeur de me ménager pendant un mois. Il usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir à toute sauce et m'imposant la besogne de trois répétiteurs. J'étais sur pied dès cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures ; j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant. Je prenais mes repas au réfectoire avec les élèves ; seulement on m'accordait beaucoup moins de récréations. A peine si j'avais une demi-journée par quinzaine pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galères ne sont qu'une aimable plaisanterie auprès du métier que je fis. De travailler pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas même l'idée. Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me plaindre, ce fut à qui se déchargerait sur moi. Je fis la police du lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse, c'est-à-dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui demander vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers bayaient à la neige ou que mon chapeau se défonçait. Le seul confort que j'obtins fut dans le respect et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié, dit-on ; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture. Léon venait de temps à autre, un peu plus rarement que jadis ; je rimais encore au besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique et intellectuel. Je tenais bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne me restait plus que six mois à souffrir ; mais M. Mathey commit la faute de me traiter publiquement comme un nègre, et je repris ma liberté. Vous avouerez sans doute que je l'avais bien gagnée : les années pouvaient compter double au service de cet homme-là.

Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les bureaux de son père ; mais j'étais fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon cerveau s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant de la pension. La grande activité de la maison Bréchot, le mouvement rapide et décidé qui nous emportait tous à travers les affaires, le bruit des millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient aux quatre vents, tantôt s'empilaient dans la caisse comme des pièces de cent sous, l'importance des moindres détails, la confiance aveugle qu'on avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait, tout cela me fit peur, et je demandai grâce. Léon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux garçon frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux ; deux heures lui suffisaient pour bâcler sa besogne ; il consacrait le reste de son temps à l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne pus ni ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines. Je lui dis franchement :

« Ma place n'est pas ici ; j'y perdrais en six mois le peu de tête qui me reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, régulier, monotone et surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose, si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas…

— S'il existe?… répondit-il en riant ; mais on ne trouve que ça dans les bureaux des ministères. Ces grandes manufactures de papier noirci ne servent qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans fatigue et sans conséquence, qui est le frère légitime du repos.

— Et tu pourrais me placer là?