— Nous le pouvons : choisis ton ministère, et sous huit jours au plus tard, je t'installe.
— Mais s'il n'y a pas de place à donner?
— Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami, quand on distribue un million par an sous forme d'actions libérées, on a crédit partout pour une place de dix-huit cents francs. »
Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans les huit jours. J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire qui attendait depuis plus d'un an. Mon travail consistait à copier des lettres inutiles. J'arrivais tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps rien à faire : moyennant quoi j'étais payé comme deux maîtres d'étude et demi.
Ce régime calmant par excellence me rétablit peu à peu. J'étais riche, en ce sens que mon revenu dépassait mes besoins. Pour la première fois de ma vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut qu'elle fût perchée, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles d'occasion payés l'un après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai de linge et de vêtements propres ; une table d'hôte à bas prix, qui m'étonnait par l'abondance et la qualité des mets, rétablit mon corps épuisé et rehaussa de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que pour mémoire les banquets pantagruéliques de la maison Bréchot. Je traversais ce luxe en étranger, comme un aéronaute parcourt une région de nuages, sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait me chercher au ministère, quand il me faisait inspecter du haut de son phaéton la grande allée du bois de Boulogne et l'avenue des Champs-Élysées, je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure ; je me rappelais fermement ce que j'étais, et je me remettais moi-même à ma place.
Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour transformer le paria de l'université en un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire à vue d'œil ; il frappa les cinq ou six désœuvrés qui garnissaient notre bureau de ministère. Personne ne me faisait mauvais visage, pas même le surnuméraire, à qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied : la faveur obtient plus de respect que le mérite dans ce monde spécial où elle peut tout. Mes compagnons étaient de braves gens, gais sans beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand plaisir à signaler mes moindres progrès ; deux ou trois fois par semaine j'étais porté, par manière de plaisanterie, à l'ordre du jour du bureau. « Gautripon a mis des bottes neuves ; Gautripon s'est fait couper les cheveux ; Gautripon se remplume visiblement ; Gautripon a fait un mot : son esprit dégèle ; Gautripon a l'œil électrique ; la comtesse de B. s'est mise à la fenêtre pour voir passer Gautripon ; M. Babinet lit dans les astres que Gautripon doit faire un beau mariage. »
Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'étais un homme, que j'avais probablement un cœur construit comme les autres, que je pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever des enfants, toutes choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le pavé de Paris en marge de la pension Mathey.
J'étais libre ; je pouvais honnêtement fonder une famille. Tout mon être comprimé, froissé, meurtri, s'épanouissait à cette idée ; je sentais l'espace s'élargir autour de moi.
Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet autre moi-même, Bréchot pour tout dire, semblait rongé d'un secret ennui. Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine bien des choses qui échappent à l'amour paternel. Depuis un mois, la pétulance de Léon s'éteignait par intervalles ; je le voyais tantôt sombre et abattu, tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle éclatait, faisait des explosions inquiétantes. Il riait en malade et s'amusait comme un homme qui a besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur m'était vaguement expliquée par un amour heureux, mais contrarié, dont il m'avait touché deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois à la traverse et changeait le bonheur en désespoir. Cependant j'ignorais tous les détails de l'aventure ; Léon ne me disait plus tout, soit que la discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le rang de la dame commandât des ménagements inusités.
Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment à ma porte en criant :