Ce qui donnait un caractère un peu singulier à ces fêtes, c'était, comment dirai-je? une certaine atmosphère de mépris répandu. On sait que dans le monde, et surtout dans le monde un peu mêlé, le savoir-vivre est réparti par doses inégales. Les femmes en général en ont plus que les hommes, malgré tous les efforts d'une école nouvelle pour renverser la proportion. Les vieillards et les hommes mûrs sont plus polis que les petits jeunes gens. La naissance, l'éducation, la profession, accentuent plus fortement les inégalités marquées par le sexe et par l'âge : mais le point capital où j'ai besoin d'insister ici, c'est que l'individu devient supérieur ou inférieur à lui-même selon le milieu qu'il traverse et le monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers qui constatent la parenté de l'homme avec la bête. L'éducation les refoule plutôt qu'elle ne les anéantit ; ils demeurent emprisonnés dans quelque coin ténébreux de notre être, guettant l'occasion de s'échapper et de s'épandre. Pour les tenir en respect, la volonté d'un seul homme ne suffit pas ; il faut la collaboration d'un certain milieu, la pression des idées et des mœurs ambiantes. La bonne compagnie exerce une salutaire contrainte sur ceux-là même qui n'en sont point ; la mauvaise relâche inévitablement les habitudes de l'homme le plus correct et le plus délicat. Le même homme boit, mange, danse, parle et rit diversement, selon qu'il est dans un salon respectable, ou familier, ou équivoque. La retenue des invités croît en raison de leur estime pour la maison qui les reçoit. Un homme bien élevé se gêne un peu, même avec ses amis, quoi qu'en dise le proverbe ; tout le monde en prend à son aise et lâche la bride à ses instincts chez les Gautripons de tous étages.

Ainsi les jeunes gens abusaient étrangement de cette hospitalité banale et décriée. Quelques-uns arrivaient sans scrupule après boire ; quelques-uns montaient au fumoir avant de saluer Émilie, et s'y cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et les cigares. D'autres donnaient l'assaut au buffet avec des poussées formidables. Tout le monde commandait aux serviteurs de la maison, qui devenaient familiers dès minuit, grâce aux libations de l'office. On gaspillait outrageusement les boissons et les mets, et si quelque chose venait à manquer par hasard, les invités s'en étonnaient sur un ton qui voulait dire : « Quoi! nous daignons aider à la ruine de ces faquins-là, et ils n'ont plus d'asperges à quatre heures! » Après souper, la jeunesse dansait des pas fantastiques et tenait des discours inouïs, et les dames, acclimatées peu à peu, commençaient à ne plus s'étonner de rien. Les joueurs s'impatronisaient dans la galerie de tableaux jusqu'à midi, voire jusqu'à la soirée du lendemain, et, comme Léon Bréchot était de la partie, on n'essayait pas même de les déloger. Ils commandaient leurs repas, sans plus de façon qu'à l'auberge, et Mme Gautripon disait en s'éveillant sur les deux heures : « Comment! ils sont encore là? Eh bien! donnez-leur tout ce qu'ils voudront! » toujours avec son frais sourire de poupée neuve.

Voici comment l'étourderie d'un jeune homme et la fumée de quelques verres de vin de Champagne changèrent ces beaux yeux d'émail en deux sources de larmes.

Le marquis Lysis de la Ferrade était un magnifique créole de vingt-cinq ans, un de ces Apollons exotiques qui ressemblent aux Français de la métropole comme un palmier de l'île Bourbon à un pommier du pays de Caux. Il avait le teint mat, la lèvre pourpre, les cheveux presque bleus, les yeux fendus en amande et noyés dans ce fluide étincelant et doux qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, vaillant, admirablement souple aux jeux du corps et de l'esprit, il avait vu toutes les portes s'ouvrir à deux battants devant lui, toutes les mains courir au-devant de la sienne. Ce jour-là même, on venait de fêter sa bienvenue dans un club où les millionnaires n'entrent pas comme au moulin. Par malheur il avait terriblement bien dîné : la folie que les Bordelais, les Bourguignons et les Champenois emprisonnent dans leurs bouteilles s'était mêlée en lui au vin de la jeunesse, qui est le plus absurde et le plus généreux de tous. Il s'était échappé du club à dix heures avec un cortége de joyeux compagnons ; on avait fait une descente au foyer de l'Opéra et mis en fuite les plus jolis oiseaux et les moins farouches du monde ; puis la brillante cohorte, soulevée par ces ailes invisibles que l'ivresse attache aux pieds des jeunes fous, émoustillée par un vent de bise qui fouettait le visage et piquait les oreilles, s'était abattue à grand bruit sous le péristyle de l'infâme. Là, les cochers de ces messieurs, riant d'un rire philosophique et dissertant entre eux sur l'égalité dans le vin, s'étaient rangés à la file, tandis que les valets de pied pliaient les paletots et que les maîtres envahissaient la maison comme une ville conquise.

Vers minuit, Gautripon se faufila discrètement, à son ordinaire, hors des salons où l'on dansait. Il décrocha, dans un couloir obscur, une vieille pelisse doublée de chat râpé, comme on n'en trouve qu'au Temple, et il se mit en devoir de gagner la petite porte des fournisseurs. Un grand tapage appela son attention vers l'office ; il prêta l'oreille, et entendit les mots « monsieur, madame et Bréchot, » répétés plusieurs fois au milieu d'une hilarité brutale. Il se consulta un instant pour savoir s'il devait passer outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu'à la lie. La curiosité fut la plus forte : il écouta tout le récit d'un laquais qui venait de déposer un plateau de verres vides et parlait en se tenant les côtes.

L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que Jean-Pierre était déjà loin. Il rentrait dans les appartements, la souquenille sur le dos et le chapeau sur la tête, escaladait le premier étage, traversait la galerie et se jetait dans la chambre à coucher de sa femme avec l'emportement d'un sanglier blessé.

Dès le seuil, il reconnut le spectacle insolent que les rires de l'office lui avaient dénoncé. On avait mis à nu le lit de Mme Gautripon et fait la couverture. Sur deux larges oreillers étalés côte à côte, on avait couché deux têtes de carton, dont l'une représentait un coq et l'autre une chatte blanche. Au-dessus un grand cerf, drapé dans un tapis de table, allongeait deux longs bras et deux mains gantées de frais sur le couple hétéroclite, comme pour le protéger ou le bénir. Les pincettes du foyer et les accessoires du cotillon avaient fourni les principaux éléments de cette scandaleuse mascarade ; l'auteur de la plaisanterie devait avoir prêté ses gants.

L'infâme poussa un son guttural, ses yeux flamboyèrent ; il se redressa de toute la hauteur de sa taille, plongea un regard effrayant dans le petit groupe de rieurs qui s'ébaudissait à ce spectacle, aperçut un jeune homme déganté et lui sauta à la gorge en criant :

« Misérable lâche! c'est donc toi? »

M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'étreinte. Il écarta par une torsion désespérée les deux mains qui l'étouffaient, regarda son agresseur, le reconnut sans le connaître, lui rit au nez et répondit d'une voix vibrante :