Au point de vue de la morale absolue, la trinité de ce ménage était uniformément criminelle. Le mari qui vend, l'amant qui achète et la femme qui se livre comme une marchandise inerte, mériteraient d'être tous enveloppés du même dégoût ; mais la morale et l'opinion sont deux.

L'opinion souriait à Bréchot comme à tous les vainqueurs ; elle se serait attendrie pour un rien sur le malheureux sort d'Émilie ; elle écrasait Gautripon seul. Bréchot était un heureux gaillard, pas autre chose, un homme qui avait bien choisi sa maîtresse et qui se faisait honneur de son argent. Émilie, sacrifiée par un indigne mari, semblait presque aussi intéressante que Joseph vendu par ses frères. Pour Gautripon, les honnêtes gens s'indignaient que le Code pénal n'eût pas un seul article à l'adresse de ce coquin-là.

Si du moins il avait pratiqué ces façons qui désarment la rigueur du monde! Il y a mille accommodements avec le puritanisme de Paris. On passe bien des choses aux scélérats qui savent vivre. Les escrocs obligeants, les faussaires polis obtiennent à la longue une espèce de réhabilitation charitable : la vertu même finit par leur donner la main, de guerre lasse, quitte à se laver après ; mais Gautripon n'avait jamais trouvé mille francs dans sa poche pour assister un malheureux. Autant madame était prodigue, autant il se montrait tenace à garder son ignoble salaire. Lorsqu'un ancien compagnon de détresse allait sonner chez lui, monsieur n'y était pas. Ceux qui lui écrivaient pour demander quelque service d'argent obtenaient un refus piteux, enveloppé de longues phrases filandreuses. Son attitude dans le monde n'était rien moins qu'avenante. Il parlait peu, répondait par monosyllabes, regardait d'un air froid et semblait se tenir en garde contre un affront toujours suspendu. « Ce pauvre M. Gautripon! disait un soir la comtesse Mahler, on croirait qu'il se promène dans une avenue de soufflets. »

S'il assistait aux bals de sa femme, c'était avec une indifférence si marquée que plusieurs invités, dans les commencements, se crurent mal reçus. Il saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaçait dans le coin le moins éclairé jusqu'à ce que le bruit de la fête et la distraction du public lui permissent de s'évader incognito. Cette étrange façon de recevoir finit par trouver grâce ; on passa par-dessus la triste originalité de l'infâme. On ne le saluait plus que par acquit de conscience, et parmi les jeunes gens qui dansaient le cotillon dans son hôtel quelques-uns se vantaient de n'être pas présentés à lui. Les joueurs le connaissaient encore moins, car il ne touchait jamais une carte ; il ne montait pas même à la galerie du premier étage, où l'on dressait les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du lansquenet et du rubicon venaient là comme au cercle. Léon Bréchot ne se faisait pas faute d'inviter sans cérémonie ses connaissances du club et du foyer de l'Opéra. Ceux qui étaient venus trois fois dans la maison ne craignaient pas d'en amener d'autres. Au milieu de cette anarchie et de cette prodigalité, tout le monde, excepté Gautripon, était chez soi. Quand il donnait à dîner, les convives étaient choisis avec un peu plus de discernement, mais par madame ou par Bréchot. On les présentait tous au mari, mais il avait si peu de mémoire ou de politesse qu'il ne les reconnaissait pas le lendemain dans la rue. Au milieu des repas les plus somptueux et les plus exquis, il paraissait honteux de son appétit : à peine s'il avalait un potage et quelques bouchées de viande ; mais il cassait et grignotait furtivement son pain par un mouvement machinal qui ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure.

Peut-être aussi les vins de cette cave célèbre semblaient-ils insipides à un ancien buveur de vin bleu. L'ancien maître d'étude de la pension Mathey ne pouvait guère apprécier les chefs-d'œuvre du grand Coulard, ce prodige de science volé au prince de Metternich par la diplomatie de Bréchot. Quelques moralistes insinuaient que les goûts bas contractés dès la jeunesse ne se désencanaillent jamais : on accusait Gautripon de se livrer dans l'ombre à des orgies de gras double et de soupe à l'oignon. Cette hypothèse fut confirmée par un témoignage aussi curieux qu'imprévu. Le valet de pied du général péruvien don Pablo Puchinete jura qu'il connaissait M. Gautripon pour avoir déjeuné dix fois auprès de lui dans un bouillon de cochers, rue de la Vieille-Estrapade. La chose était un peu trop forte pour obtenir créance chez les gens qui raisonnent ; il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule autour de l'accusé. La simplicité de ses goûts, la vétusté de ses habits toujours râpés et toujours propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la modeste percale de sa chemise, toutes ces habitudes d'épargne et de retranchement personnel qui devaient racheter dans une certaine mesure le luxe outrageux de sa maison, furent autant de charges contre lui. On décida que cet homme était ignoble en tout, et le monde ne le vit plus qu'à travers une opinion détestable.

Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, sa personne n'était ni laide ni repoussante. C'était un grand garçon de trente-deux ans, svelte et bien pris, mais un peu courbé en avant sous le poids de son infamie. Les traits du visage étaient fermes, le nez un peu grand, mais de forme élégante et fière, la bouche petite, les dents belles, le front haut et les sourcils noblement dessinés. Il rasait sa barbe avec soin et portait les cheveux taillés en brosse. Ces cheveux du plus beau noir s'argentaient visiblement sur les tempes, et ce rayon de vieillesse anticipée adoucissait tout son visage. Le misérable, à qui l'on ne donnait la main que par pitié, avait lui-même une main nerveuse, sèche, chaude, une de ces mains qui vous attirent, vous retiennent, et qui s'empareraient de votre amitié, si l'on n'était pas averti.

L'ami de la maison, ce Léon Bréchot que vous savez, était un admirable type d'homme heureux. Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-même comme le mieux équilibré de tous les mortels. La bonne humeur et la santé rayonnaient sur sa figure ronde et colorée ; ses yeux gris scintillaient ; son nez court, bien ouvert et légèrement retroussé, humait avec une joyeuse avidité le parfum des bonnes choses. La barbe multicolore, blonde aux racines, rousse au milieu, brune au bout, s'épanouissait en éventail pour achever cette figure épanouie. Une coiffure imperceptiblement olympienne relevait ses cheveux châtains du front à l'occiput en deux masses frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il avait pris juste assez d'embonpoint pour donner une courbure harmonieuse à ses plastrons de batiste, sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait lu dans sa physionomie la franchise, la bienveillance, la générosité, le mépris des richesses, l'ignorance du danger, l'ardeur des passions : ce qui manquait un peu, c'était la persévérance, le dévouement, le sérieux, le solide, la force de vouloir et la faculté de souffrir ; mais à quoi bon? Est-ce que les oiseaux ont besoin de nageoires? L'homme aimé, riche, heureux, a-t-il affaire de cette énergie farouche qui lutte corps à corps avec le malheur?

La femme qui se partageait (disait-on) entre ces deux messieurs ne peut être comparée à aucune autre, ni même à aucune créature vivante ; mais on se rendrait compte de sa beauté vraiment particulière, si l'on avait la patience d'étudier avec attention une poupée de grand prix. Les poupées ne représentent ni des femmes ni des enfants, mais un âge intermédiaire : il en était ainsi de Mme Gautripon, quoiqu'elle fût mère de deux garçons et d'une fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un blond presque blanc, rappelaient cette toison d'agneau qui coiffe les poupées Huret. Toutefois, le corps n'avait pas la raideur et la sècheresse de la gutta-percha durcie : les mains, les bras, les épaules, tout ce qu'on voit au bal était d'une blancheur uniforme, absolue, comme le corps des poupées de peau. Les yeux noirs, d'un émail étincelant, illuminaient des traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement colorés comme la cire. La bouche était trop petite, les yeux trop grands, les pieds et les mains presque invisibles, conformément à l'esthétique professionnelle des bimbelotiers. Ses toilettes étaient des costumes aussi riches et aussi bizarres que ceux que Marcelin, l'admirable fantaisiste, dessine au 1er janvier pour la devanture de Siraudin. Elle portait aussi des dentelles trop hautes et des pierreries mal proportionnées à sa taille. L'aménité de son accueil, le charme de sa voix, l'inaltérable douceur de son langage, vous forçaient de penser à ces statuettes du nouvel an qui sont des boîtes de bonbons. Cette petite femme était la fraîcheur même et la suavité en personne, avec certain je ne sais quoi qui éveillait des idées de cherté fabuleuse et de fragilité déplorable. On enviait le bonheur de l'homme qui avait pu se donner un tel joujou pour ses étrennes, et l'on disait aussi : Pourvu qu'il n'aille pas la casser! car on ne la voyait pas sans la désirer peu ou prou ; c'était une nature aimantée qui attirait sinon les cœurs, au moins les convoitises du sexe qui se dit fort. Ses manières n'avaient rien de décourageant ; elle n'était ni courtisane, ni même coquette, et pourtant elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, mais surtout parce qu'elle ne témoignait pas plus d'amour à Léon qu'à Jean-Pierre, qu'il n'était pas défendu de lui supposer le cœur libre, et que son laisser aller, ses grâces nonchalamment sensuelles, la désignaient comme un être désarmé. Il eût été paradoxal de la croire infaillible, et plus paradoxal encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros Merryman, qui fait courir, disait à ce propos : « Je connais pas mal de chevaux qui ne sont jamais tombés sur les genoux, mais je n'en sais pas un qui n'y soit tombé qu'une fois. » L'espérance attirait donc un peuple autour d'elle. On y voyait de tout, depuis les princes et les gros banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants de la littérature, de l'art et de l'armée, les uns prêts à faire des sacrifices énormes, par cela seul que Léon Bréchot en avait déjà fait, les autres dans l'espoir qu'il n'y en aurait plus à faire, et qu'Émilie était assez riche pour se donner le luxe d'un amour désintéressé.

Cent mille hommes ne suffisent pas à composer un salon, il faut trouver moyen d'attirer les femmes du monde, et ce remplissage est toujours difficile dans une maison aussi diffamée que l'hôtel Gautripon ; il n'est pourtant pas impossible, si les maîtres du logis savent mener le recrutement selon la logique parisienne. Une femme perdue de réputation aurait beau se bâtir un hôtel magnifique, allumer dix mille bougies, réunir l'orchestre du conservatoire et préparer un souper babylonien ; elle n'attirerait personne à ses bals, si elle commençait par inviter les honnêtes femmes de Paris. Plus l'hôtel serait beau, plus l'orchestre serait illustre, plus le souper serait fin, plus on s'honorerait de renvoyer l'invitation comme malséante et impertinente. Une maîtresse de maison qui sait la vie trouve un biais. Elle attire d'abord un certain nombre d'étrangères, et pense avec raison que ces dames n'y regarderont pas de trop près. Ceux qui se dépaysent un moment pour s'amuser, font du plaisir leur principale affaire et prennent leur récréation où ils la trouvent. Ils agissent chez nous comme nous-mêmes en voyage, avec une singulière expansion de tolérance et de facilité. Cela n'engage à rien, pas même à reconnaître au bout d'un an les compagnons ou les distributeurs des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde est solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, elle ne doit compte à personne des relations qu'elle a pu nouer en voyage. Aussi les étrangères accourent-elles, sans faire se prier, partout où l'on ouvre un salon agréable. Il suffit que la maison ne soit pas formellement déclassée, et qu'on voie flotter sur la porte un lambeau de pavillon conjugal. Les Gautripon ou les Bréchot comprirent qu'il fallait avoir les grandes dames de l'étranger, et que c'était le commencement de la sagesse. En effet, le reste alla de soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient danser des princesses en i, des marquises en o et des comtesses en a, les Parisiennes à la mode jugèrent qu'il y avait sottise à bouder si bonne compagnie, et plus d'une brigua les invitations qu'elle aurait repoussées l'année d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles sévères se tinrent obstinément en dehors, mais cette catégorie n'est pas comptée dans le total hétérogène qui s'intitule tout Paris. Les arts, les lettres, la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la noblesse cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle et marchande, les deux sexes du sport, la fleur de l'inutilité des clubs, composaient un ensemble plus brillant qu'imposant, mais assez considérable en somme. L'élément masculin était en majorité, mais les femmes jeunes et jolies ne manquaient pas. Les yeux s'écarquillaient aux feux des diamants ; l'écho des noms sonores et des titres plus ou moins authentiques caressait agréablement le snobisme parisien.

Quoi qu'on pût dire de la vertu de madame, quoi qu'on pût insinuer sur la complaisance de monsieur, le 24 janvier 185… l'hôtel Gautripon était encore une maison comme les autres et plus agréable que beaucoup d'autres.