« Viendras-tu? » dit Léon.

J'attendais comme un grand enfant, sans savoir quoi. Un rideau s'entr'ouvrit ; je reconnus la jeune fille, et je suivis mon camarade en retournant la tête à chaque pas.

Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le pied de grue des amoureux timides. Le jeudi, Léon vint me voir ; il me défia tant et si bien que j'affrontai le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour cent sous, que le père de mon infante était un ancien capitaine, à cheval sur le point d'honneur. Léon ne se tint pas pour battu ; il opposa ses renseignements aux miens et prétendit que Mlle Émilie échantillonnait des pantoufles et des bandes de tapisserie pour un magasin de la rue Castiglione. Je répliquai que ce travail redoublait mon estime pour elle, et je me mis à partager mes loisirs entre son domicile et son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer seule un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage ; je la suivis sans me résoudre à l'aborder, quoiqu'elle laissât voir une émotion des plus encourageantes. Rentré chez moi, j'avais la tête en feu ; j'écrivis une lettre respectueuse, mais passionnée. Le lendemain matin, le capitaine envahissait ma chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la droiture de mes sentiments, et je lui demandai la main de sa fille. Informations prises, il m'agréait le dimanche suivant, et ma future s'évanouissait de joie en me voyant entrer chez elle.

Mon beau-père était le plus chatouilleux des soldats et le meilleur des hommes. Dès qu'il m'eut accepté pour gendre, il se mit à m'aimer comme un fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la place toujours vide qu'un autre homme de bien avait laissée dans mon cœur. Nos intérêts furent bientôt d'accord : il voulait me livrer sans contrat et d'avance la petite dot d'Émilie ; je répondis qu'étant pauvre, sans autre capital que mon travail et ma santé, je réclamais le régime de la séparation de biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il les avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. Quand les affaires vont si vite, un mariage ne traîne pas longtemps. Émilie paraissait aussi heureuse d'être bientôt ma femme que je l'étais de devenir son mari ; elle allait au devant de sa destinée sans fausse honte, mais sans empressement trop vif. Ses façons d'être avec moi n'exprimaient que l'estime, la confiance et la reconnaissance ; elle semblait me remercier de l'avoir choisie. Je l'aurais moins aimée, si elle avait laissé voir quelque chose de plus. Son père nous estimait trop pour nous surveiller de bien près, et nous avions à cœur de justifier sa confiance. Un seul jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai jusqu'à serrer ma fiancée dans mes bras ; elle me repoussa avec une sorte d'épouvante : ce mouvement de noble pudeur me la rendit plus respectable et plus chère.

Dès que la chose avait été résolue, je m'étais empressé d'en faire part à Léon. Son premier mouvement fut de m'embrasser avec joie ; j'en conclus qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et pour le consoler je lui dis :

« C'est à toi que je devrai d'être heureux. »

Il s'en défendit vivement, et jura que je ne devais rien qu'à moi-même, rappelant tout ce qu'il avait fait pour me dissuader.

« Mais alors tu me blâmes?

— Non! mais chacun pour soi dans ces sortes d'affaires. Marie-toi, si bon te semble ; moi, je tire mon épingle du jeu. »

Il promit cependant de m'assister comme témoin, puis il se ravisa, prétextant que son père pourrait bien l'envoyer en Russie, juste au moment où j'aurais besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs ponts à livrer, il fallait qu'un des chefs assistât aux épreuves ; mais je n'avais pas lieu de désespérer : M. Bréchot ferait peut-être le voyage, et Léon resterait à Paris. En attendant, j'offris de le présenter chez mon beau-père. Il ne dit jamais non, mais il m'ajourna tant de fois que je finis par le laisser en paix. Je comprenais qu'il préférât ses plaisirs au spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le nôtre ; cependant cette marque d'indifférence m'attrista un jour ou deux. Grâce à Dieu, mes occupations ne laissaient pas de place à la mélancolie : nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouvé un logement dans nos moyens, un peu loin, un peu haut, sous les toits de la rue de Courcelles, mais commode et égayé par la vue d'un jardin. Il y jetait toutes ses économies, le pauvre homme! Pas un meuble, pas un rideau qui ne lui eût coûté quelque privation. Notre lit représentait pour lui cinq ans d'absinthe : il m'en fit la confidence en riant.