« C'est tout profit, disait-il, car la sobriété prolongera ma vie ; j'aurai cinq ans de plus à voir grandir mes petits-fils. »
J'avais donné congé au propriétaire de ma mansarde, rue de Ponthieu ; mais mon bail était signé pour un an, et on ne me permit pas de remporter les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait deux cents francs pour libérer cet humble bagage ; je trouvai plus commode de le laisser en place jusqu'à ce qu'un nouveau locataire endossât ma responsabilité. Vous verrez tout à l'heure en quoi ce contre-temps me servit.
Huit jours avant les noces, Léon me dit adieu. Décidément il n'allait plus au nord, il allait au midi, vers la Lombardie : la girouette avait tourné. En me donnant la dernière embrassade, le pauvre ami pleurait comme un enfant.
« Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que personne au monde ne t'aime plus solidement que moi. Puis-je compter sur ton dévouement? »
Le doute seul était ridicule : je ne répondis qu'en levant les épaules.
« Écoute, reprit-il, j'exige qu'avant d'épouser Mlle Pigat tu fasses une visite à mon père. Il a besoin de te parler ; sa porte te sera ouverte tous les matins de neuf heures à midi. Si par hasard on te disait qu'il n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer ta carte ; c'est convenu. Tu ne regretteras pas cette démarche, et tu regretterais toute ta vie de l'avoir négligée. Embrassons-nous encore, et à bientôt. »
Je trouvai facilement deux témoins au ministère. Ils furent avertis que le mariage civil, la cérémonie religieuse et le repas se feraient tout d'un tenant, en une matinée. Ma future avait exprimé le désir de quitter Paris le jour même et de passer quarante-huit heures dans la solitude de Fontainebleau. Tout le monde approuva ce caprice de jolie fille : mon chef de bureau nous accorda spontanément une quinzaine ; le bon M. Pigat me dit en mordant sa moustache :
« J'aime mieux ça ; quand il faut se quitter, c'est comme une opération de chirurgie : plus la coupure est nette, moins on a de mal. »
La politesse me commandait d'aller voir M. Bréchot père, quand même je n'aurais pas promis cette visite à son fils. L'entrepreneur était à peu près le seul homme qui m'eût porté quelque intérêt, sans être mon camarade : j'avais été reçu chez lui, je m'étais essayé dans ses bureaux, je lui devais ma nouvelle position. Cependant je retardai jusqu'au dernier moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractère m'était peu sympathique ; sa libéralité lourde et presque insolente m'effarouchait d'avance ; je craignais de recevoir sur la tête un pavé d'argent.
En effet, il commença par me dire que j'avais un compte ouvert à sa caisse, que je pouvais puiser, qu'il ne marchandait pas un dévouement comme le mien. Je répondis modestement que j'aurais recours à ses bontés, si je perdais ma place ou si je tombais malade, mais que jeune, bien portant et muni d'un honnête emploi, grâce à lui, je n'avais plus besoin de rien.