A mon grand étonnement, une réponse si simple et si naturelle le troubla. Il se mit à divaguer contre la lésinerie du budget, contre le luxe des femmes et le relâchement des mœurs. Il me dit que le mariage n'était plus qu'une affaire de convention, que les bons ménages n'existaient pas, que l'homme était presque toujours trompé, mais qu'il se consolait aisément à Paris, s'il avait de l'or dans ses poches.
Je le savais sceptique et même un peu cynique, et je n'étais pas d'humeur à tenter la conversion d'un tel endurci. Donc je le laissai dire, et il parla longtemps à tort et à travers. Il me conta des choses que je savais et d'autres que j'avais vaguement devinées, son projet d'anoblir Léon par le mariage, le peu d'empressement que son fils mettait à lui plaire, la peur qu'on avait eue de le voir se mésallier.
« Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-là complotait une sottise, l'ami qui se mettrait en travers deviendrait mon bienfaiteur ; rien ne me coûterait pour le payer de ses peines ; il trouverait, grâce à moi, de telles compensations, qu'en fin de compte il aurait plus gagné que perdu. »
Je protestai que, si Léon s'écartait de la bonne route, je ne m'épargnerais pas pour l'y ramener, et que ma récompense en pareil cas serait dans le succès même. Il me remercia, louant ma générosité, répétant qu'il était heureux de l'amitié qui m'unissait à Léon, qu'il y voyait la meilleure des garanties, qu'un refroidissement entre nous troublerait son repos, empoisonnerait son existence, le frapperait au cœur! Je ne pus m'empêcher de rire à ces exagérations d'un sentiment qui me flattait. Je lui certifiai que rien au monde ne pouvait me brouiller avec son fils ; je rappelai les services que Léon m'avait rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient tout entier.
« Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert à votre fils un crédit illimité ; il peut tirer à vue sur mon dévouement : quoi qu'il exige, je ne laisserai pas protester sa signature. »
Devant ces assurances, son front s'éclaircit. Il me serra contre son cœur ; il prit dans son tiroir une liasse de billets de banque et abusa de sa vigueur herculéenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi lesté, il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre et tira les verrous sur lui.
Mais grâce à Dieu, j'avais appris dans mon enfance que l'homme se dégrade en acceptant ce qu'il n'a pas gagné. Je portai ces billets à la caisse, et je dis au premier employé qui se rencontra : « Argent de M. Bréchot. » Comme j'étais un peu de la maison, la chose parut naturelle. L'employé compta vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes yeux à l'avoir de son chef. Le lendemain, j'épousais Mlle Pigat. A trois heures et demie, mon beau-père et nos quatre témoins nous conduisaient à la gare de Lyon ; à cinq heures nous débarquions à Fontainebleau, et je poussais un cri de surprise en reconnaissant Léon Bréchot, mon vieil ami, qui me tendait les bras.
Émilie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne fût pas censée l'avoir jamais vu. Elle cria : Léon! et s'évanouit. Je ne songeai pas même à m'étonner de cette connaissance et de cette familiarité. D'un côté la rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un peu mes moyens. Quoique ma femme fût sujette aux syncopes, quoiqu'on m'eût affirmé que le mariage devait l'en guérir, je n'assistais jamais sans épouvante à ces petits simulacres de la mort. Le moment et le lieu compliquaient la situation de mille embarras ridicules. Il fallut transporter à bras la belle évanouie ; le premier refuge qui s'offrit fut une espèce d'hôtel-cabaret voisin de la gare ; une foule de badauds nous suivit jusqu'au seuil et s'attroupa sur la place ; l'hôtelier, sa femme et ses filles vinrent nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument déshabiller Émilie ; je renvoyai les deux hommes, comme c'était mon droit ; mais Léon, pâle, haletant, méconnaissable, me saisit violemment au poignet, et m'entraîna dans une autre chambre dont il ferma la porte à clef. Là je le vis tomber à mes pieds ; il prit ma main, la baisa, l'arrosa de ses larmes et me cria d'une voix lamentable :
« Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus noble et le plus généreux des hommes! Pardon! pardon! »
Je crus positivement qu'il avait perdu la tête.