Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me levai plein de force et de confiance. Seulement mes habits étaient trempés de rosée et j'avais perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en forêt et retrouver la gare. On fermait. Le dernier train était passé à neuf heures et demie ; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du matin. Force m'était de chercher un gîte ; la belle étoile est trop inclémente en automne ; je venais de l'apprendre à mes dépens. Je m'informai de mes bagages ; le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel d'en face. « Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte, allons dormir dans cette auberge où ma malle a dû retenir une chambre pour moi. »

En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me conduisit sans broncher au premier étage ; il ouvrit une porte, et je reconnus dès le seuil ma malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille : à dix heures du soir on n'entendait plus de bruit.

Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'était plus rien. Évidemment Bréchot l'avait emmenée : bon voyage! Mais le génie hospitalier qui portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin sourire : « Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance : l'autre monsieur et sa dame sont là. »

Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamnée. Leur procédé, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais fait à Léon des adieux péremptoires, que personne n'était obligé de prévoir le petit accident qui m'arrêtait. Je ne pus m'empêcher de sentir qu'ils poussaient l'impudence à son comble ; je me rappelai malgré moi que cette poupée blonde m'avait juré fidélité le matin même, et par deux fois. Le voisinage éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour d'assises ; je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice en pareille occurrence et que le jury avait presque complimentés. Le revolver du fils Bréchot me chatouillait à travers ma poche, et malgré le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit.

IV

La porte qui nous séparait n'était qu'une feuille de bois blanc décorée de quelques moulures. A l'examiner de près, j'y aurais découvert sans doute un ou deux trous de vrille percés, selon l'usage, par un commis voyageur en goguette ; mais le métier d'espion me répugnait, et je n'étais pas homme à faire la police de mon honneur. J'allais et venais à grands pas entre le lit et la fenêtre, faisant craquer mes brodequins, sifflotant tous les airs qui me passaient dans la mémoire, et satisfait en somme de ne rien voir et de ne rien entendre. Je savais que les jugements les plus sensés et les résolutions les mieux assises ne tiennent pas contre certains affronts. Quelque chose m'avertissait que tout l'échafaudage de mes raisons pouvait crouler comme un château de cartes au bruit d'un seul baiser ; qu'un simple mot venant me souffleter à travers ces voliges mal jointes me jetterait hors des gonds et me précipiterait Dieu sait où.

Dans les moments de calme, je me disais :

« Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un grand sot de m'émouvoir. Le monde ne peut pas me confondre avec les épouseurs de drôlesses et les endosseurs d'enfants qui souillent le pavé de Paris ; on saura dès demain que j'étais tombé dans un piége et que j'en suis sorti du premier bond. Ayant répudié Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? non, sans doute ; de la punir? moins encore. Si nous avions divorcé comme des Anglais, des Belges ou des Russes, je pourrais la rencontrer dans le monde au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce est interdit chez nous ; mais on y supplée comme on peut dans toutes les occasions où il serait juste et nécessaire. Les bigots effarés de 1816 ont fait un vide dans nos lois ; je le comble à ma façon lorsque j'envoie ma femme à tous les diables. Elle retourne à son amant ; pourquoi pas? Il faut bien qu'elle retourne à quelqu'un, la malheureuse! »

Cependant je ne pouvais oublier que cette étrange nuit de noces m'avait été destinée par Bréchot. C'était un pur hasard qui nous rapprochait en ce moment dans une auberge de dernier ordre ; mais avant l'accident d'Émilie, les aveux de Léon et ma vigoureuse colère, notre gîte avait été commandé quelque part. Mon vieil ami était arrivé à Fontainebleau avant nous, pour nous attendre ; il s'était installé dans quelque grand hôtel de la ville, aux environs du château ; il avait retenu un bel appartement, avec une chambre pour moi, bien commode et bien située, assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez près pour imposer silence aux commentaires! Et l'on avait pu croire que je me prêterais à cette ignoble comédie! Pour quel homme ces gens-là me prennent-ils? Insulter si froidement et de propos délibéré un garçon de vingt-cinq ans, qui a du sang dans les veines! Ils ne savent donc pas, les fous! que les nuits d'octobre sont longues, et qu'à se promener depuis le soir jusqu'au matin le plus patient peut se lasser!

Je ruminais ainsi depuis tantôt deux heures quand je sentis ma tête s'appesantir et mes jambes vaciller. Mes idées, parfaitement limpides au début, sortaient troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau. Je m'étendis tout habillé sur mon lit, et l'oppression morale se compliqua d'une angoisse évidemment maladive. Je fermai les yeux, et certain éblouissement qui m'obsédait redoubla. Il me fallut un véritable effort pour gagner la fenêtre et l'ouvrir. Mes oreilles tintaient ; j'entendais mille bruits étranges, et entre autres des gémissements étouffés. Le grand air me rétablit bientôt. Accoudé sur l'appui de la fenêtre, je sentis mon corps se ranimer et mon esprit s'affermir. De ma vie je n'avais respiré si pleinement et d'un tel appétit. Le voisinage de la noble forêt m'expliqua cette sensation exquise ; en moins d'une demi-heure, je fus non-seulement remis, mais comme régénéré. J'étais si bien qu'il me parut tout naturel d'oublier les iniquités du monde et de me mettre au lit.