« Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont dans la forêt chercher un carrefour solitaire… Tu ne feras pas cela, Jean-Pierre! Je te le défends! »
A cette exclamation, je répondis par un superbe éclat de rire.
« Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un héros de roman? Ma mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus que tu n'en méritais, des services! A mon petit point de vue personnel, je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques années devant moi, on n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter la tête au bénéfice d'un polisson et d'une drôlesse. Bonsoir! »
Au même instant, une sorte de jocrisse employé dans l'hôtel vint frapper à notre porte. J'ouvris.
« Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée ; elle demande après vous.
— Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver ta dame et prie-la d'agréer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser les mains. »
Sur ce je descendis en fredonnant un air de Robert le Diable.
Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge était une sorte de café-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était plus tout à fait moi. J'avais des habits neufs, une suite commandée exprès pour ce petit voyage, et cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en conquête ; mais ce qui me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le nez pincé, les lèvres amincies et quelque chose de satanique dans le regard. Bref, je ne me plus pas à moi même et je me dis : « Ah çà! deviendrais-tu méchant? On s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce n'est pas une raison. »
La gare était à quelques pas ; les trains se succédaient d'heure en heure ; pour me transporter aussitôt à Paris, je n'avais qu'à vouloir. Cependant la soif de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la forêt. Il y avait longtemps que je ne m'étais retrempé dans un bain de grand air. Je me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me mis à marcher sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant les rochers, tantôt foulant les épaisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le soleil se couchait ; l'horizon était comme drapé de gros nuages pourpre et or. De ma vie je n'avais rien rêvé de si beau. Quand j'arrivais en haut d'une colline, je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance supérieure à nos colères, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature s'assimilait mon cœur violent et troublé ; mais si j'étais apte à goûter cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A chaque instant je m'arrachais par un soubresaut à la clémente sérénité du monde extérieur. Je courais comme un fou en criant : « Moi! moi! moi! » Farouche protestation de l'être seul et souffrant contre l'harmonie universelle!
Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pâli, les formes de la forêt se fondaient peu à peu dans l'ombre ; mes sens offraient moins de prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la soirée me concentrait insensiblement en moi-même. Je m'assis, je fermai les yeux, je m'isolai de tout, et je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma modeste existence. Je fus très-agréablement surpris de me retrouver juste au même point que le mois précédent avant la soirée de l'Opéra. J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honnêtement ma vie. Le bureau m'attendait aux heures accoutumées, les compagnons de mon petit travail si facile et si doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais y rentrer dès ce soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Léon ne viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux cigares ; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur : j'avais passé souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait très-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et à l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mémoire. Quant à Mlle Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle m'avait ôté le droit de prendre une autre femme ; mais elle m'en avait ôté l'envie, et tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me voyais assuré désormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas d'enfants, c'est un malheur que tout célibataire subit avec résignation. Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le temps de travailler ; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir classique à des œuvres utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait? honorables pour moi!