L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver ; il l'ouvrit bien plus grande en voyant que le jeune homme lui coupait la parole et lui prenait son mot :
« Parfaitement, messieurs, dit le créole, avec une grâce exquise. Je suis tout à vos ordres, et j'accepte d'avance les propositions que vous me faites l'honneur de m'apporter ; mais l'usage n'interdit pas les rapports de courtoisie entre gens qui vont se couper la gorge, et vous pouvez accepter le vin que je vous offre sans faillir au mandat que vous remplissez si dignement. »
S'il y avait une pointe d'ironie sous la leçon, elle n'effleura pas l'épiderme des deux honnêtes sous-officiers. M. Rastoul se relâcha un peu de sa raideur, et répondit en tournant ses pouces :
« Si ça se fait…?
— Je vous assure que ça se fait.
— Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de votre politesse. »
M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux bords, et laissa tomber quelques gouttes dans le sien. Les deux sous-officiers trinquèrent ensemble et avec l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait, après quoi M. Monpain prit un mouchoir à carreaux bleus dans le fond de son chapeau et s'essuya la bouche, tandis que M. Rastoul épongeait ses deux moustaches en les tirant par un geste tout guerrier.
Ils acceptèrent ensuite les cigares et le feu que M. de la Ferrade leur offrit de ses mains blanches.
« Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme, je vous écoute.
— Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu, mais parlons bien. M. Jean-Pierre est un digne homme.