— La dernière volonté d'un mort. »

Le colonel se rapprocha du fauteuil du cardinal, et lui dit d'un ton mystérieux et solennel :

« Dieu seul et moi, nous avons entendu les paroles suprêmes de mon frère bien-aimé, feu le prince Coromila. Ce père excellent, ce chrétien sublime, avant d'entrer au sein de la béatitude éternelle, m'a laissé des ordres précis, touchant la gloire et la prospérité de sa famille. Il était instruit des relations clandestines, sans doute innocentes, qui existaient entre son fils et la jeune Vittoria. Il les désapprouvait absolument pour des raisons qu'il n'a jamais exprimées, et qui sont ensevelies dans sa tombe. Ce que je sais, et ce que Manuel n'ignore pas, c'est que le prince m'a défendu de bénir cette union, et que son dernier soupir a été contraire à la famille Feraldi.

— Mais le nom des Feraldi est sans tache, leur noblesse remonte à quatre siècles, leur fortune…

— Prenez garde, Éminence. Je suis de votre avis et vous argumentez contre un mort. »

Le cardinal se leva, le colonel suivit son exemple. « Excellence, dit le prince Odescalchi, je suis heureux de voir que, comme tous les honnêtes gens, vous blâmiez la conduite de votre neveu. Je porterai cette consolation à la famille Feraldi, mais je regretterai éternellement que, lorsqu'il suffirait d'une parole pour ramener ce jeune homme à ses devoirs, des raisons de l'autre monde vous empêchent de la dire.

— Mes paroles, Éminence, n'ont pas tout le crédit que vous daignez leur attribuer : il n'y a que les paroles magiques qui aient la vertu de changer les cœurs. Mon neveu n'aime plus Vittoria : si je lui accordais mon consentement, il susciterait lui-même quelque nouvel obstacle ; il serait capable de dire qu'il lui faut le consentement de son père. Je m'intéresse, comme vous, à la situation du malheureux comte, et pour lui épargner, ainsi qu'à Votre Éminence, des démarches inutiles, je crois devoir vous confesser une dernière faute de Manuel. Il aime ailleurs. Malgré les sages avis de monsignor Rouquette, dont les vertus vous sont bien connues, il s'est épris d'une fille de théâtre qui lui coûte à l'heure qu'il est près de deux cent mille francs, la dot de Mlle Feraldi! C'est à vous de décider, maintenant que vous savez tout, s'il n'y a pas un peu de cruauté à laisser derrière les grilles d'un couvent une jeune fille dont l'amant se perd dans les plaisirs. »

Le colonel sorti, le prince Odescalchi écrivit au comte : « Je n'ai rien obtenu ; venez ce soir à l'Ave Maria avec son Éminence le cardinal Pezzato ; nous tiendrons conseil. » Menico, qui attendait dans une antichambre, reçut le billet des mains du camérier du prince et courut à toutes jambes le porter au palais Feraldi. La famille de Tolla, assistée de la marquise et de Philippe, fondit en larmes à la lecture de cette sentence. « C'est ma faute! criait en pleurant la pauvre comtesse. Je n'aurais pas dû le recevoir ici avant le consentement de sa famille.

— C'est moi qui l'ai amené, disait Philippe. J'ai cru, comme un sot, que son oncle était un bon homme.

— Je suis plus coupable que toi, ajoutait la marquise. Je savais, moi, que le colonel ne permettrait jamais ce mariage, et cependant je n'ai rien dit!