— Oui, Excellence.

— Maintenant il ne l'aime plus.

— Je le crains.

— J'en suis sûr. S'il l'aimait encore, il ne chercherait pas de mauvaises raisons pour rompre avec elle. Il l'épouserait sans s'inquiéter de ce qu'on pourra dire, et sans en demander la permission à personne. Lorsqu'on aime (Votre Éminence excusera la liberté de mon langage), on oublie les amis, les parents, les lois, et tous les devoirs de convenance et de reconnaissance ; on court au but sans regarder en arrière. Ceux qui songent à quêter des permissions, à ménager des amitiés, à apaiser des mécontentements, sont des chercheurs de prétextes qui n'aiment pas ou qui n'aiment plus.

— Mais, reprit le cardinal, si l'amour est un sentiment passager…

— Je devine, interrompit le colonel, ce que Votre Éminence va me dire, et j'admire la justesse de sa réflexion. Oui, si l'amour est un sentiment passager, qui nous vient quand il lui plaît, qui s'en va quand bon lui semble, il n'en est pas de même des promesses, des serments et des actes sérieux et définitifs que nous faisons sous son influence : l'amour passe, les obligations restent. Mon neveu est impardonnable. »

Le cardinal chercha dans le dossier les deux dernières lettres de Manuel.

« Avez-vous lu, demanda-t-il, ces deux lettres où il rejette sur vous toute la responsabilité de sa trahison?

— Et voilà, reprit vivement le colonel, ce que je ne lui pardonnerai jamais! Il peut se marier sans mon consentement : il est majeur, son père est mort, sa fortune est indépendante, personne n'a le droit de lui demander compte de ses actions ; quelle mouche le pique, et pourquoi cette rage d'obtenir ma signature? Pourquoi? je le sais, et c'est un secret que je puis confier à Votre Éminence. Manuel me demande mon consentement parce qu'il sait qu'une puissance supérieure me défend de le lui accorder.

— Et quelle voix pourrait parler plus haut que l'honneur, la justice et la conscience?