Il reprit avec douceur :
« Madame, je sors de chez le cardinal-vicaire ; il m'a dit sur cette malheureuse affaire tout ce que vous pouvez avoir à me dire ; je vous en prie, ne me forcez pas de vous répéter tout ce que je lui ai répondu.
— Soyez tranquille : j'éviterai les répétitions et je vous dirai ce que personne autre que moi n'a le droit de vous dire. Vous savez avec quelle résignation j'ai subi le sort que vous m'avez imposé ; je me suis sacrifiée, sans une plainte, à votre égoïsme et à l'ambition de votre famille.
— Vous avez trouvé un consolateur.
— Taisez-vous, mon pauvre Pierre, quand on n'a pas l'honneur du soldat, on ne doit pas en afficher la brutalité. Je vous ai rendu votre parole et toutes vos lettres, comme on rend les titres d'une créance à un débiteur insolvable. J'ai traîné ma vie, près d'un quart de siècle, dans la même ville que vous, triste au milieu des heureux, morte au milieu des vivants, sans qu'un seul de mes regards vous ait reproché votre conduite et mes souffrances, mais si j'ai supporté patiemment toutes les tortures, je ne sais pas assister les bras croisés au supplice d'une autre, et je me révolte. Vous avez prononcé ce matin, devant le cardinal-vicaire, l'arrêt de mort de Tolla.
— Elle n'en mourra pas, madame. Tous ceux que nous avons tués se portent à merveille.
— Vous trouvez! »
Il est impossible de rendre l'accent de douleur, d'amertume et de découragement avec lequel elle prononça cette parole. Tout autre que le colonel aurait frémi, comme en écoutant le râle d'une mourante. Il se contenta de ricaner, et répondit en appuyant lourdement sur sa plaisanterie : « Vous êtes fraîche comme une rose. »
La marquise ne se contint plus. « Lâche! dit-elle, tu ne m'as point pardonné de n'être pas morte sur le coup, et ce peu de vie qui me reste est une offense à ta vanité! Tu trouves que mon agonie a été trop longue, et que j'aurais dû me hâter un peu, pour ta gloire. Eh bien, console-toi : Tolla ne résistera pas si longtemps. Je la vois dépérir et je te promets qu'elle s'éteindra bientôt, à l'honneur de Lello, dans la prison où lui-même l'a cloîtrée. On connaîtra que les Coromila ne sont point dégénérés et qu'ils ont fait des progrès dans l'art de tuer les femmes ; mais, après ce beau triomphe, je te conseille de cacher soigneusement ton cher Lello : Philippe a du cœur, il est le digne fils d'un honnête homme, il aime Tolla comme sa sœur, il la vengera!
— Si Philippe est le digne fils de son père, répliqua aigrement le colonel, il épousera Mlle Feraldi, au lieu de la venger. Qui sait si le fabricateur souverain n'a pas inventé les Trasimeni pour consoler les victimes des Coromila? »