Quand la marquise fut sortie, le colonel se sentit soulagé, mais non satisfait. Les dernières paroles de Mme Trasimeni lui restaient sur le cœur, et il craignait pour la réputation et pour la vie de Lello. Avant de se rendre aux prières de son maître d'hôtel et à l'appel de son déjeuner, il écrivit à Rouquette et donna des ordres à Cocomero. Il disait à Rouquette : « Je remets en vos mains la vie de Lello ; ne le quittez sous aucun prétexte. Le cardinal Odescalchi va probablement vous rappeler : faites la sourde oreille. Si vous perdez votre place, je vous indemniserai largement : la maison Rothschild a cinquante mille francs pour vous. Le jeune Feraldi et son ami Philippe iront chercher querelle à notre enfant : tirez-le de leurs mains. Lisez tous les jours la liste des étrangers débarqués à Paris ; au premier danger, partez pour l'Angleterre, et ne dites à personne où vous allez. En attendant, et pour plus de prudence, fréquentez le tir de Lepage, et la salle de Bertrand. »
Il déclara à Cocomero qu'il fallait, pour l'honneur de la famille Coromila, que Mlle Feraldi sortît au plus tôt de Saint-Antoine.
« Que faire, Excellence?
— Tu me le demandes, animal! C'est à toi de le trouver, je te paye pour avoir de l'esprit. Délibère avec la dame russe, ton associée.
— Elle n'est pas mon associée, Excellence. C'est…
— Je ne tiens pas à savoir ce que c'est. As-tu parlé à la femme de chambre?
— Oui, Excellence, hier soir. Elle sortira si on lui fait une dot.
— Promets-lui mille écus, et qu'elle sorte aujourd'hui même. Tu me l'amèneras sans tarder. »
Ce chiffre de mille écus fit réfléchir Amarella, Pour six cents francs, elle serait sortie sans marchander ; elle trouva que mille écus, pour enjamber le seuil d'une porte, étaient un maigre salaire. Les paysans sont ainsi faits ; offrez-leur cinq francs d'un bahut, ils vous frappent dans la main ; offrez-en cinquante, ils en veulent dix mille : c'est le dernier prix. N'essayez pas de discuter, ils ne le laisseront pas à moins : vous leur avez persuadé que le bahut contenait un trésor. Le pauvre Cocomero devint un habitué du parloir de Saint-Antoine. Le 1er octobre, après trente-sept jours de discussions, il n'avait pas gagné un pouce de terrain.
Le comte Feraldi employa tout ce temps à une lutte désespérée contre le mauvais vouloir de Lello. Trop sûr que l'obstination de l'oncle résisterait à toutes les remontrances, il s'était rejeté sur le neveu et ne se lassait pas de lui écrire ; mais Lello était bien conseillé. M. Feraldi sortait du cabinet du cardinal-vicaire, de l'oratoire de la marquise ou du parloir de sa fille avec des arguments qu'il croyait sans réplique ; Lello, entre deux verres de vin de Champagne, dans un cabinet du café Anglais ou dans le boudoir de Cornélie, trouvait une réplique triomphante à tous les arguments. Si le comte lui rappelait qu'il avait promis d'aimer Tolla jusqu'à la mort, il répondait imperturbablement que jusqu'à la mort il aimerait Tolla.