« Mais, reprenait le comte, vous avez ajouté : « Je jure de n'avoir pas d'autre femme que Vittoria Feraldi. »
— En ai-je donc épousé une autre? demandait Lello.
— Vous avez dit et écrit à Tolla : « Je t'épouserai. »
— Et je suis prêt à le faire, dès que j'aurai obtenu le consentement de mes parents.
— Vous avez déclaré que, si vos parents s'obstinaient à refuser leur consentement, vous sauriez vous en passer.
— Sans doute, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation ; mais je suis loin de les avoir épuisés ; peut-être même sont-ils inépuisables. »
Si le comte essayait de rappeler le beau sacrifice de Tolla et le courage qu'elle avait eu de s'enfermer dans un cloître, Lello énumérait victorieusement tous les efforts qu'il avait faits pour l'en arracher. Le comte se plaignait de la scandaleuse publicité qu'on avait donnée à la lettre du 11 août ; Lello blâmait l'indiscrétion de ceux qui avaient fait lire sa correspondance à son oncle. Dans le cours de cette discussion, où Lello poussa la mauvaise foi jusqu'à l'impertinence, la douceur et la modération du comte ne se démentirent pas un instant. Il réfutait un mensonge par jour sans exprimer un doute sur la sincérité de Lello ; il traitait d'erreurs et de malentendus les faussetés les plus notoires ; il prédisait que les légers nuages qui s'étaient élevés entre son gendre et lui se dissiperaient au premier souffle ; il évitait par politesse, mais aussi par prudence, de trop mettre Lello dans son tort ; il n'avait garde de faire allusion à la conduite qu'il menait à Paris. Ses lettres, écrites dans la douleur la plus profonde et l'indignation la plus légitime, commencent toutes par très-cher Manuel Coromila, et finissent par votre très-affectionné serviteur et ami. Lello de son côté écrivait très-cher comte, et signait vostro affettuosissimo servo ed amico. Tolla n'entendit parler ni des lettres ni des réponses.
Elle n'en était pas plus heureuse. Lello ne lui avait écrit, du 16 juillet au 1er octobre, que la lettre du 11 août, que ses parents s'étaient bien gardés de lui faire lire : elle était donc restée deux mois et demi sans nouvelles de son amant. Sa passion avait résisté à une si cruelle épreuve : elle aimait avec désespoir, mais elle aimait. Elle écrivait sans se lasser à celui qui ne lui répondait plus. Jamais on n'entendit une plainte sortir de sa bouche : sa douleur tranquille et résignée édifiait tout le couvent ; les religieuses apprenaient à son école l'art sublime de souffrir sans murmure et d'adorer le bien-aimé jusque dans ses rigueurs. Les plus austères expliquaient dans un sens mystique le triste roman qui se dénouait sous leurs yeux : elles le commentaient comme certaines âmes naïvement ferventes ont commenté le cantique des cantiques de Salomon. « Puissions-nous, disaient-elles, aimer notre divin époux comme elle aime son Lello! » Les salons de Rome, naguère hostiles à Tolla, commençaient à se tourner contre ses ennemis. Ses malheurs et son courage étaient cités partout, et l'on ne parlait plus d'autre chose. En l'absence de toute autre préoccupation, dans un pays où la politique est obscure et souterraine, où les journaux sont aussi insignifiants que des almanachs, où les procès se jugent clandestinement dans une cave, où le théâtre est sans liberté et partant sans intérêt, l'attention publique, qui se prend où elle peut, s'attacha au vent de Saint-Antoine. Les Romains ont l'âme bonne et les pleurs faciles ; leur sensibilité un peu banale n'est pas tempérée par cette ironie dont nous sommes si fiers : ils ont plus d'abandon, plus d'ouverture, plus de chaleur et moins d'esprit que nous. Rome entière applaudit, comme dans un théâtre, à la belle conduite du jeune Morandi, qui vint pour la troisième fois demander au comte la main de Tolla. Morandi fut pendant huit jours l'orgueil de l'Italie : jusqu'au moment où il repartit pour Ancône sans avoir obtenu autre chose que les remercîments et les larmes de la famille Feraldi, il marcha d'ovations en ovations. Les paysans qui venaient au marché ou les maçons qui s'en allaient à l'ouvrage lui criaient à tue-tête : Bravo ser pajno! « Bien, monsieur le monsieur! » Ces témoignages éclatants de l'opinion firent rentrer sous terre tous les ennemis de Tolla. Ceux qu'une petite jalousie avait soulevés contre elle lui accordèrent sa grâce dès le jour où elle inspira plus de pitié que d'envie. La générale, dont les sentiments ne pouvaient changer, parce que ses intérêts étaient toujours les mêmes, se crut cependant obligée de faire une visite à Mme Feraldi : elle vint avec Nadine apporter quelques grimaces de condoléance dans ce palais où ses calomnies avaient fait couler tant de larmes. Tels étaient les frémissements de l'émotion publique, qu'ils traversèrent les murailles du couvent et parvinrent jusqu'aux oreilles de Tolla. Malgré les précautions admirables de ses parents et les ordres exprès du docteur Ély, qui déclarait qu'une mauvaise nouvelle pouvait la tuer, la pitié indiscrète de quelques amis, une allusion maladroite à la trahison de Manuel, un blâme sévère exprimé contre Rouquette, la mirent sur la trace de la vérité : la haine ingénieuse d'Amarella fit le reste. Cette créature, née mauvaise, et que la passion avait rendue pire, alla jusqu'à faire entendre à sa maîtresse qu'il existait des preuves écrites de son abandon. Rien n'est plus propre à faire juger des angoisses et de la résignation de Tolla, que cette lettre choisie au milieu de toutes celles qu'elle écrivit à Lello.
« Rome, 16 septembre 1838.
« Il y a deux mois aujourd'hui que je n'ai reçu une ligne de toi : d'où vient cela, mon Lello? Ils disent que cela vient de ce que tu ne m'aimes plus. Ton nom et celui de monsignor Rouquette sont dans toutes les bouches, suivis des épithètes les plus infâmes. On raconte mille traits qui te déshonorent ; on dit que tu te fais un jeu de tromper les filles et de les faire mourir ; on énumère la liste de celles que tu as perdues : juge si j'ai de quoi souffrir, moi qui connais ton cœur, qui sais tes serments et qui suis sûre que tu n'y manqueras point! Chaque fois qu'il me vient une visite à la grille, j'ai peur. Ils voulaient me persuader que tu étais infidèle : j'ai répondu que je ne le croirais jamais. « Et si vous en voyiez les preuves écrites? » m'a-t-on demandé. J'ai dit que cela était impossible, mais que, si je voyais un aussi méchant écrit, je répondrais qu'il n'est pas de toi, ou qu'on t'a forcé, et que ta bouche démentira ta main ; enfin que je ne me croirai trahie que lorsque tu me l'auras dit toi-même. Je l'ai juré : quoi que je voie, quoi que j'entende, je ne croirai rien avant ton retour. A tout ce qu'ils me disent, je réponds : « C'est impossible, » et je les fais taire. Cependant, tu ne m'écris pas ; pourquoi me faire cette peine? Est-ce que tu crains de m'apprendre la réponse de ton oncle? Je l'ai devinée, va, et j'en ai pris mon parti. Je te réconcilierai avec lui quand je serai ta femme. Mais tu m'as écrit, on aura intercepté tes lettres ; il est impossible que tu ne m'aies pas écrit : une mortelle ennemie, qui t'aurait supplié comme je l'ai fait, aurait obtenu au moins quelques lignes. Si tu voyais ta Tolla, mon bon Lello, elle te ferait pitié. Je ne ris plus, je dors bien peu, et ce peu est si agité que je m'éveille à chaque instant. Tout le jour, je pleure aux pieds de la sainte Vierge en la suppliant de me venir en aide. Je me lève aussi la nuit pour prier Dieu ; et mes prières sont toujours trempées de larmes : quelquefois les sanglots m'étouffent. Ah! reviens vite, si tu veux que je vive! J'ai souffert assez, je n'en peux plus, je sens que mes forces sont à bout : si l'on mourait de tristesse, il y a longtemps que tu n'aurais plus de Tolla. Mais sois tranquille, la force pourra me manquer, non le courage ; on désespérera de ma vie avant que je doute de ton honneur, et j'emporterai jusqu'au fond de la tombe ma foi dans tes promesses et ma confiance en toi. »
L'amant de Mlle Cornélie (c'est Lello que je veux dire) avait tant d'occupations qu'il laissait à Rouquette le soin de dépouiller sa correspondance.