— Non, il ne faut pas que je paraisse. C'est le cardinal-vicaire qui fera les frais de la cérémonie. Je lui apprendrai à neuf heures, par un avis anonyme, que vous avez quitté le cloître pour courir à un rendez-vous. Le cardinal est un saint homme, ennemi juré de l'immoralité : il enverra le prêtre et les gendarmes.
— Et… j'aurai la belle dot que vous m'avez promise?
— Ce soir même je vous donnerai mille écus ; vous me signerez un reçu de deux mille.
— Vous offriez hier de me donner les deux mille écus!
— Oui, mais je n'offrais pas de vous donner Menico. »
Marché fait, Amarella monta en courant chez sa maîtresse. Tolla était assise, la tête penchée, les bras pendants, sur une chaise basse, devant une petite table de bois noir. Elle avait commencé une lettre à Lello, sans avoir le courage de la finir. Depuis plus d'une semaine, elle était en proie à un malaise étrange : son appétit diminuait tous les jours, et, quelques efforts qu'elle fît sur elle-même, souvent elle sortait de table sans avoir rien pris. Elle sentait tous les ressorts de son être se détendre : sa fière volonté, sa pétulante énergie, s'enfuyaient lentement comme le vin découle d'un cristal fêlé. Tous ses sens, autrefois si alertes et si heureux, étaient lents, émoussés et tristes : le soleil lui paraissait terne, l'air froid, la musique sourde. Son embonpoint si sobre, si juste et si chaste, avait fondu comme un rayon de cire ; ses joues s'étaient creusées, et les jolies fossettes étaient devenues de grands trous. La pâleur de son visage semblait moins fraîche et moins lumineuse : sa peau n'était plus ce réseau transparent sous lequel on voyait courir la vie. Ses grands yeux avaient pris une beauté morne et désespérée : ils ne lançaient que des sourires pâles et des éclairs éteints. Ses mains étaient si faibles, qu'un instant avant l'entrée d'Amarella elle avait laissé tomber sa plume, comme un fardeau trop lourd. A ses pieds, un mouchoir taché de sang traînait à terre : elle avait saigné du nez plus de vingt fois en une semaine. Amarella contempla cette douleur et cet abattement comme un habile ouvrier regarde son ouvrage au moment d'y mettre la dernière main. Elle fut impitoyable ; elle raconta sans ménagement tout ce qu'elle savait de la trahison de Lello ; elle ajouta à ce qu'elle avait appris tous les détails que son imagination put lui suggérer : elle le peignit consolé, joyeux, entouré de maîtresses, et lisant, pour égayer quelque orgie, les lettres lamentables de Tolla. Ses paroles étaient chargées d'une pitié accablante ; elle écrasait sa maîtresse sous d'odieuses consolations, et, à travers les fausses larmes qu'elle se forçait de répandre, on voyait percer le triomphe et l'insolence de ses regards. Sa conclusion fut de prendre congé et de donner la lettre.
Tolla resta plus d'une heure en présence de cette dépêche de mort, qu'elle regardait sans la lire, qu'elle lisait sans la comprendre, qu'elle comprit enfin, mais dans un tel trouble d'esprit, qu'elle n'en aperçut pas toute la portée. Elle la tournait dans ses mains, et jouait avec elle comme un enfant avec un couteau. Elle ne s'avisa même pas que l'écriture n'était point celle de son amant, et lorsqu'on vint lui dire à six heures que sa mère l'attendait au parloir, on la surprit à baiser machinalement l'autographe de Cocomero.
La comtesse, rassurée par la résignation apparente de sa fille, lui avoua tout, les lettres de Lello, les démarches du cardinal et de la marquise, les refus du colonel, les réponses dictées par Rouquette et la perte des dernières espérances.
« Mon enfant, lui dit-elle, Amarella a raison ; il faut sortir du couvent. »
Ce mot provoqua une crise violente. Tolla fondit en larmes. Sa mémoire, son jugement, sa passion, ses forces, se réveillèrent à la fois. Elle cria :