« C'est impossible! Il n'est pas capable de me trahir. Ces lettres sont écrites pour son oncle ; il veut le gagner par un semblant de soumission. Tu n'as rien compris, tu ne le connais pas : moi seule je le connais. Ne le juge pas! il est fidèle, je réponds de lui. Il est impossible que dans l'espace de quatre mois un cœur si tendre et si religieux soit devenu un monstre. Ses lettres respirent les meilleurs sentiments : elles sentent bon comme l'encens des églises! Il me dit de prier Dieu, les saints, la vierge Marie ; il prie lui-même du matin au soir. Est-ce qu'il oserait parler à Dieu s'il ne m'aimait plus? D'ailleurs il sait mon vœu : crois-tu qu'il soit assez cruel pour me condamner au couvent pour toute la vie? Que deviendrais-je s'il m'abandonnait? Que ferais-je de mon cœur? Dieu n'en voudrait pas ; il exige qu'on soit toute à lui. Ma pauvre mère! que tu as dû souffrir pendant ces deux mois! C'est pour toi que j'aurais voulu être heureuse : la vue de mon bonheur t'aurait fait tant de bien! Voilà maintenant que je te prépare une triste vieillesse. Cependant crois-tu qu'il ait pu oublier tout ce qu'il m'a promis? »

Là-dessus, elle cita avec une volubilité fébrile des paroles, des discours et des lettres entières de Manuel ; puis elle retomba dans un abattement doux et tranquille ; elle pria sa mère de lui renvoyer Amarella pour quelques jours ; elle demanda que son confesseur vînt la voir le lendemain mardi ; elle voulait communier le mercredi, jour consacré à saint Joseph. A huit heures, elle prit congé de sa mère qui se félicitait intérieurement de la voir si calme après tant d'agitations. Elle remonta à sa chambre en tenant la rampe de l'escalier. Comme elle traversait la loge, ou galerie couverte qui conduisait à sa cellule, elle se tourna vers la basilique de Sainte-Marie Majeure en murmurant une prière. A cet instant, ses genoux fléchirent, un éblouissement la contraignit de fermer les yeux, et elle crut entendre une voix d'en haut qui lui disait :

« Pourquoi pleures-tu? N'as-tu pas une tendre mère dans le ciel? »

Elle dormit d'un sommeil agité, et s'éveilla le lendemain avec un grand mal de tête. Elle se leva, se traîna péniblement jusqu'à son petit miroir, et s'effraya en voyant combien ses traits étaient altérés. Sa faiblesse, et un frisson qui ne dura pas plus de dix minutes, la forcèrent de rentrer au lit. Quand les religieuses vinrent savoir de ses nouvelles, elle avait le pouls violent, le visage rouge, la peau sèche, la gorge enflammée, les entrailles brûlantes : le progrès fut si prompt et si imprévu, qu'on n'eut pas le temps de la renvoyer à sa famille, comme le prescrivait la règle du couvent. La comtesse, mandée en toute hâte, accourut avec son médecin. Le docteur Ély reconnut tous les symptômes de la fièvre typhoïde, et pratiqua immédiatement une saignée. Il s'efforça de rassurer la comtesse en affirmant que, de toutes les formes de la maladie, la forme inflammatoire était celle qui laissait le plus d'espérances : il se garda de lui dire que le mal était presque toujours incurable lorsqu'il était engendré par des causes morales. Mme Feraldi aurait voulu qu'on transportât sa fille, soigneusement enveloppée, jusqu'à son palais : elle accusait l'air du couvent d'être malsain. Le docteur rapportait le mal à d'autres causes, telles que le chagrin, les privations et la nostalgie. Tolla avait souffert au delà de ses forces, elle avait vécu de jeûne et d'abstinence, et, depuis la veille du 1er mai, elle s'était exilée du printemps, du grand air et de la liberté.

Pendant sept jours entiers elle vécut sans sommeil, sans repos, agitée par des rêves pénibles, accablée par un mal de tête insupportable qui pesait sur toutes ses pensées. Lorsque le délire la quittait, elle consolait sa mère. Elle ne douta pas un instant que sa maladie ne fût mortelle. Dès le second jour elle voulut écrire une lettre pour Lello.

« Si j'attendais plus longtemps, dit-elle, je ne pourrais plus lui faire mes adieux. »

En l'absence de la comtesse, une jeune religieuse écrivit sous sa dictée la lettre suivante :

« Te souviens-tu, Lello, que nous sommes convenus autrefois de ne jamais nous mettre au lit sans avoir fait la paix ensemble? Réconcilions-nous, mon ami : je vais dormir longtemps. Je me suis couchée hier matin avec une grosse fièvre ; il paraît que c'est la fièvre typhoïde. Le cher docteur assure qu'on n'en meurt presque jamais ; moi, je sens bien que je n'en guérirai pas. C'est ma faute : j'ai passé trop de nuits en prière, j'ai jeûné trop souvent. J'aurais dû savoir qu'on ne joue pas impunément avec la santé. Ne cherche pas d'autres causes à ma mort : c'est le châtiment d'une longue imprudence. Ma mère s'imagine que l'air du couvent m'a fait mal, mais le docteur affirme que non : je te dis cela pour te prouver que tu n'as pas de reproches à te faire ; tu auras assez de tes chagrins! Voilà tous nos projets bien changés! Nous n'irons ni à Venise, ni à Lariccia, ni à Capri. Quand je comparaîtrai en présence du bon Dieu, j'espère qu'il me pardonnera de t'avoir aimé plus que lui. Toi, tu vas vivre longtemps ; je prierai mon ange gardien qu'il ajoute mes années aux tiennes. Sois heureux pour tout le bonheur que tu m'as donné. Quand tu me disais : Tolla mia! je voyais les cieux ouverts. Tu m'as promis de ne pas te marier si tu venais à me perdre : c'est une promesse qui était bonne autrefois, dans le temps où nous nous croyions éternels ; maintenant je te commande de l'oublier. Tu ne désobéiras pas à ma volonté dernière. Choisis une femme douce et pieuse, qui ne te défende pas de prier pour moi. Si tu as une fille, tâche d'obtenir qu'on l'appelle Tolla : de cette façon, tu te souviendras de mon nom toute ta vie. Je crois que nous aurions eu de beaux enfants et que je les aurais bien élevés. Adieu. Quand tu recevras cette lettre, donne un baiser à mon pauvre petit portrait : c'est tout ce qui restera sur la terre de ta fidèle

« Tolla. »

Cette lettre, signée de la propre main de Tolla, fut portée discrètement à la poste : elle partit le soir même par la voie de terre, à l'insu de la famille Feraldi. Le comte et Victor se désespéraient de ne pouvoir pénétrer dans le couvent. A la fin de septembre, M. Feraldi, poursuivi par l'idée qu'on réservait Lello pour un riche mariage, avait fait une démarche officielle tendant à enchaîner sa liberté. Sur sa réclamation, contrôlée par le cardinal-vicaire, le chef du bureau des mariages (il deputato dei matrimoni) avait mis l'advertatur au nom de Manuel. « Si nous ne pouvons pas le contraindre à épouser Tolla, dit le comte, au moins nous l'empêcherons d'en épouser une autre. » Mais la mort allait déjouer les calculs de cette prudence paternelle et rendre au jeune Coromila toute sa liberté.

Victor, las de verser des larmes inutiles et de rôder jour et nuit autour du couvent de Saint-Antoine, disparut dans la soirée du 4 octobre. On perdit sa trace à Civita-Vecchia, et sa mère devina en frémissant qu'il s'était embarqué pour la France. Rome entière s'associait aux douleurs de la famille Feraldi. Mille personnes attendaient à la porte du couvent la sortie du médecin. Toutes les communautés entreprirent des neuvaines ; les Sepolte vive se condamnèrent à la pénible pénitence de l'ascension du calvaire ; les Capucines envoyèrent en grande pompe la célèbre image de saint Joseph qui a sauvé tant de malades ; plusieurs églises offrirent des reliques miraculeuses ; la générale Fratief fit parvenir au docteur Ély son Codex de famille et la recette du lézard vert. La ville était en prière, comme si chaque famille avait eu un enfant en danger de mort.