Pour suppléer Amarella, qui ne se retrouvait point, quatre religieuses voilées se tenaient à toute heure dans la cellule de la malade ; autant de sœurs converses attendaient au dehors. Les pauvres sœurs embrassaient avec passion les fatigues et les dégoûts d'un état si nouveau pour elles. Condamnées par leurs vœux à la sainte oisiveté des prières perpétuelles, elles étaient trop heureuses de pouvoir mettre au jour ces trésors de charité active que toute femme porte dans son cœur : c'était à qui passerait les nuits. De temps en temps une des gardes-malades s'échappait de la chambre pour pleurer librement : qui n'aurait pas pleuré en voyant mourir tant de jeunesse et de beauté?

Le 8 octobre, la maladie entra dans une période nouvelle : les maux de tête se dissipèrent, la soif devint moins vive, les douleurs d'entrailles furent presque insensibles ; mais le pouls était misérable, la stupeur profonde, l'accablement extrême, la respiration étouffée : la pauvre créature râlait à faire peine. Le 10, on lui administra le saint viatique, et la foule suivit en longue procession le carrosse doré qui lui apportait Dieu. Le samedi 12, on signala un mieux sensible, et un rayon de joie éclaira la ville. Quelques hommes en veste vinrent crier sous les fenêtres du colonel : « Sauvez Tolla! » Le colonel partit le soir même pour Albano. Tolla profita du répit que lui laissait la mort pour rompre les derniers liens qui l'attachaient à cette terre. Elle fit porter son anneau de fiançailles à la madone de Sant'Agostino, qui possède le plus riche écrin qui soit au monde ; elle renvoya au palais Coromila le portrait de Lello, mais le porteur, qui était Menico, eut l'imprudence de le laisser voir, et le peuple le brûla au milieu du Corso, sans respect pour le génie de l'artiste et la beauté de la peinture. Le lendemain, toute lueur d'espoir s'éteignit ; la mourante reçut l'extrême-onction, et la comtesse fut entraînée loin de sa fille qu'elle ne devait plus revoir. Tolla, étendue sans mouvement, ne recevait plus aucune impression du monde extérieur. Étrangère à tout ce qui l'entourait, elle n'entendait ni les prières de la communauté, ni les bénédictions de l'abbé La Marmora, ni les sanglots du bon vieux docteur qui l'avait amenée à la vie et qui ne pouvait l'arracher à la mort. Elle avait demandé à saint Joseph qu'il daignât la recevoir un mercredi : son dernier vœu fut exaucé, et ce fut le mercredi 17 octobre, au premier coup de l'Ave Maria, qu'elle entra dans le repos des justes. Sa vie s'exhala dans un soupir si faible, qu'il fut à peine entendu des personnes qui entouraient son lit. La supérieure, en rendant compte de l'événement au cardinal-vicaire, disait :

« Ce n'est pas une mort, c'est le doux passage d'une âme pure dans le sein de Dieu. »

Le couvent qu'elle avait sanctifié par son martyre envoya jusqu'à trois ambassades chez le comte pour implorer la faveur de conserver ses reliques : déjà le peuple parlait d'elle comme d'une sainte. Mais le comte Feraldi crut qu'il était de son honneur et de sa vengeance de la conduire pompeusement au tombeau de sa famille. Il eut assez de crédit pour obtenir, ce qui ne s'accorde pas une fois en dix ans, le droit de la transporter découverte, sur un lit de velours blanc, et de lui épargner l'horreur du cercueil. On enveloppa cette chère dépouille dans le peignoir de mousseline qu'elle portait au jardin le jour où elle formait de si doux projets avec Lello. La marquise Trasimeni, malade et bien maigrie, vint elle-même arranger ses cheveux et lui faire la coiffure qu'elle aimait. Tous les jardins de Rome se dépouillèrent pour lui envoyer des fleurs : on eut de quoi choisir. Le convoi quitta l'église de Saint-Antoine-Abbé le jeudi soir, à sept heures et demie, pour se rendre aux Saints-Apôtres, où les Feraldi ont leur sépulture. Le corps était précédé d'une longue file de confréries blanches et noires, portant chacune sa bannière. La lumière rouge des torches se jouait sur le visage de la belle morte et semblait l'animer de nouveau. Un détachement de vingt-quatre grenadiers accompagnait le cortége pour rendre honneur à la famille Feraldi et protéger le palais Coromila. Lorsqu'on traversa le Corso, un sourd frémissement parcourut le peuple, et quelques torches vinrent tomber devant la porte du colonel ; les soldats se hâtèrent de les éteindre. La procession funèbre se replia vers l'arc des Carbognani, prit la rue des Vierges et entra dans l'église des Saints-Apôtres. La place était envahie par une foule épaisse, serrée et muette ; pas un cri ne vint troubler la douleur des parents et des amis de Tolla, qui pleuraient ensemble au palais Feraldi.

Au moment où le convoi arrivait à la porte de l'église, une chaise de poste accourue au galop de quatre chevaux fut arrêtée par Dominique. Un jeune homme endormi dans la voiture s'éveilla, vit le cortége, poussa un cri, sauta par la portière, et s'enfuit en courant comme un fou : c'était Manuel Coromila.

Voici ce qui s'était passé à Paris. Le 11 octobre, Cornélie célébra avec tous ses amis le retour de la belle saison d'hiver. On rit un peu, on joua beaucoup, et l'on but énormément. Rouquette gagna cinq cents louis, et Manuel une migraine. Le lendemain à midi, Rouquette était sorti, Manuel couché ; le garçon de l'hôtel apporta deux lettres. Manuel le renvoya à Rouquette, mais Rouquette était loin, et l'une des deux lettres était très-pressée. Manuel l'ouvrit sans prendre garde à l'adresse, et il lut :

« Mon seul vrai prince,

« Je me plais à croire que le fils des Coromila repose sur ses lauriers comme un jambon. Ça lui apprendra à boire plus que sa jauge. Arrange-toi pour qu'il dorme trente-six heures ; je le connais, c'est dans ses moyens. Je t'attendrai ce soir, ou plutôt demain à une demi-heure du matin, et je te prouverai que le proverbe est une vieille bête, et qu'on peut être heureux au jeu sans être malheureux en amour. Brûle ma lettre : s'il allait la trouver, il aboierait comme un doge.

« Cornélie. »

La seconde lettre était le dernier adieu de Tolla. Manuel déposa la première chez Rouquette, après y avoir écrit de sa main : « En quelque lieu que je vous trouve, je vous tuerai comme un chien. » Il commanda qu'on fît ses paquets, puis courut faire viser ses passe-ports et assurer sa place. Il partit le soir même par la malle de Marseille. En traversant une des cours de l'hôtel des Postes, il entendit prononcer indistinctement le nom de Feraldi ; il avait des bourdonnements étranges dans les oreilles. Au même instant, il heurta, en courant, un jeune homme qui ressemblait à Toto ; il se crut en butte à la persécution des remords. A Marseille, il trouva un vapeur qui chauffait pour Civita-Vecchia ; à Civita, il se jeta dans la première voiture qu'on lui offrit ; il fit tout ce long voyage en six jours, pleurant, priant, et jurant d'épouser Tolla s'il la trouvait vivante. La fatigue et la douleur avaient altéré ses traits ; cependant il fut reconnu et suivi par Menico.

Menico s'était laissé marier sans résistance ; la prison l'aurait séparé de Tolla. Cinq minutes après la sortie du prêtre, il usa de ses nouveaux pouvoirs pour envoyer sa femme à Villetri, où elle avait des parents. Quand la santé de Tolla fut désespérée, il acheta un couteau et le fit bénir par le pape : c'était pour tuer Manuel. Les couteaux du petit peuple de Rome ont la forme des couteaux catalans ; ils sont munis d'un anneau de fer pour qu'on puisse les suspendre à une ficelle ; la lame est arrêtée solidement par un gros ressort ; mais elle n'est pas plus pointue qu'un fleuret moucheté. La police enjoint aux couteliers, sous peine des galères, de laisser un morceau de fer arrondi à la pointe de chaque couteau. Dominique démoucheta le sien en le frottant sur une pierre. Il alla ensuite acheter une douzaine de chapelets : les marchands qui les vendent se chargent de les faire bénir. Ils les enferment dans une boîte et les envoient au Vatican. Dominique glissa subtilement son arme sous les chapelets, et deux jours après il la trouva sanctifiée par la main de Grégoire XVI. C'est en compagnie de ce couteau bénit qu'il se mit à la poursuite de Manuel. Il le joignit au milieu du pont Saint-Ange et arriva fort à point pour le voir sauter dans le Tibre. Il s'y lança après lui et le ramena sur le bord. « Puisque vous voulez mourir, lui dit-il, je vous condamne à vivre. Vous ne méritez pas d'aller la rejoindre. Je vous poursuivais pour vous tuer, mais je me garderai bien de le faire maintenant que je sais que vous êtes capable de remords. Allez vous mettre au lit, et dormez si vous pouvez. Le service est pour demain à onze heures ; toute la société y sera : vous ne pouvez pas y manquer, c'est vous qui donnez la fête! »

La messe des morts fut célébrée par le cardinal Pezzato. La ville entière accourut admirer pour la dernière fois cette fleur de vertu et de beauté. Son visage était calme et souriant ; la mort avait effacé tous les ravages de la maladie : Tolla fut encore un jour la plus jolie fille de Rome. Tous les poëtes de l'État romain publièrent des sonnets en son honneur ; vingt artistes demandèrent la permission de prendre son portrait, prévoyant qu'ils auraient à peindre des anges. Les pieuses femmes qui vinrent baiser ses pieds nus mirent en pièces le velours de la draperie. Les soldats qui gardaient le catafalque étaient aveuglés par les larmes ; aucun chrétien ne sortit de l'église sans s'essuyer les yeux ; Nadine Fratief pleura mieux que personne : elle s'était exercée le matin devant une glace.