Dix-huit ans se sont écoulés depuis le dénoûment de ce drame historique, qui commença au milieu d'un bal et finit autour d'une tombe.
Parmi les personnages que j'ai mis en scène, quelques-uns vivent encore. Lello ne s'est jamais marié ; il habite son palais de Venise en paix avec tout le monde, excepté avec lui-même. Philippe et Victor lui ont laissé la vie, comme Dominique, de peur de le délivrer de ses remords. Le colonel, dont nul regret n'interrompit jamais la digestion, est mort il y a deux ans d'une attaque d'apoplexie. Après son souper il glissa sous la table, comme à son ordinaire, et ne se releva plus. Tous les ivrognes conviennent qu'il a fait une fin digne de sa vie. Rouquette se porte bien : il s'était enfui de l'hôtel Meurice un quart d'heure avant l'arrivée de Victor Feraldi. On ne l'a jamais revu à Rome, et son ambition a renoncé aux dignités ecclésiastiques. La passion des aventures, qui ne s'éteindra jamais en lui, l'a jeté dans les affaires : il a été longtemps un des chevaliers errants de la spéculation. L'argent des Coromila a prospéré entre ses mains, et vous l'entendrez citer à la Bourse parmi les plus honnêtes gens, je veux dire parmi les plus riches. Depuis que sa fortune est faite, il a des principes. Il médit de Voltaire et entretient une danseuse.
La générale a reconnu avec surprise que Manuel n'avait jamais songé à Nadine. La première fois qu'elle le fit sonder par la chanoinesse de Certeux, il répondit en haussant les épaules : « J'y penserai dans quelques années, quand j'aurai besoin d'une nourrice! » Après cette découverte, la mère et la fille ont parcouru le monde entier, lanterne en main, à la recherche d'un homme : elles n'ont pas encore trouvé.
La marquise Trasimeni ne survécut pas longtemps à Tolla ; elle tomba avec les dernières feuilles. Philippe quitta le service : il prit Menico pour domestique et pour ami. Les malheurs de Tolla exercèrent une fâcheuse influence sur son esprit : il se mit à douter de bien des choses auxquelles il avait cru ; il fréquenta les étrangers, et devint en peu de temps un assez mauvais catholique. La proclamation de la république romaine ne le surprit pas : il l'espérait activement depuis plusieurs années. Il fut élu à l'assemblée constituante, et mourut le 3 juillet 1849 sur les remparts de Rome. Menico finit avec lui. Amarella, veuve sans avoir jamais été femme, prête à usure aux petites gens de Velletri : l'argent la console de tout. Cocomero est un des plus beaux fleurons de la police napolitaine. Lorsqu'il retourna dans son pays, il portait les marques du couteau de Menico.
Victor Feraldi a six enfants, dont quatre filles ; l'aînée habite avec ses grands-parents : elle s'appelle Tolla. Le comte est la seule personne qui se soit vengée de la trahison de Manuel. En 1841, trois ans après la mort de sa fille, il réunit comme il put les lettres des deux amants et les fit imprimer à Paris avec un court exposé des faits. Le récit, qui occupe environ vingt-cinq pages, se termine ainsi : « Puisse cette véridique histoire servir d'utile exemple aux parents, aux jeunes gens mal conseillés et aux jeunes filles sans expérience! »
Le jour même où ce livre pénétra en Italie, le colonel Coromila fit acheter et détruire l'édition entière ; mais la tradition, à défaut de l'histoire, a perpétué le souvenir des malheurs de Tolla. L'église des Saints-Apôtres et le tombeau de la pauvre amoureuse deviennent à certains jours de l'année un but de pèlerinage, et plus d'une jeune Romaine ajoute à ses litanies du soir : « Sainte Tolla, vierge et martyre, priez pour nous! »
FIN
Coulommiers. — Typ. Paul BRODARD et Cie.