Je pris le parti de solliciter un jugement de la Société des gens de lettres. J'écrivis au président :

« J'aspire à l'honneur d'être des vôtres ; les livres que j'ai faits ne sont rien ; mais j'ai été brutalement calomnié : voilà mon titre le plus sérieux à votre choix. » Le Comité des gens de lettres, sur un rapport éloquent du bibliophile Jacob, me reçut à l'unanimité.

Pendant ces débats, Tolla était reproduite par tous les grands journaux des départements et par l'Indépendance belge, contrefaite à Berlin, traduite en allemand, en danois, en suédois et en anglais. Aucun journaliste, aucun éditeur, aucun traducteur ne s'avisa de publier Vittoria Savorelli. Je proposai à deux grands journaux de leur en faire une traduction : on me renvoya bien loin.

Le tumulte apaisé, les journaux et les revues me jugèrent de sang-froid. Le premier mot fut dit par l'Indépendance belge : « Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. » Le dernier par l'Illustration : « Much ado about nothing, beaucoup de bruit pour rien. » Dans l'intervalle, la Revue de Genève, la grande Revue de Westminster, la Gazette d'Augsbourg, le Leader, l'Émancipation belge, etc., s'étaient prononcés en ma faveur : j'ai eu de quoi me consoler.

Je sais qu'il me reste encore quelques incrédules à convaincre et que la paternité de ce roman me sera acquise lorsque j'en aurai fait d'autres. Je me lève matin, et j'écris un peu tous les jours pour prouver que je ne suis pas un plagiaire, et pour mériter votre amitié, ami lecteur.

TOLLA.

I

La famille Feraldi n'est pas princière, mais elle marche de pair avec bien des princes. Alexandre Feraldi, comte du Saint-Empire, baron de Vignano, chevalier de l'ordre de Constantin, est un des soixante patriciens inscrits sur les tables du Capitole. Il n'a jamais voulu entrer dans l'armée pontificale, où son père était lieutenant-colonel. Une santé délicate, l'instruction sérieuse qu'il a reçue au collége de Nazareth, et, par-dessus tout, la nécessité de rétablir les affaires de sa famille, lui a fait embrasser l'étude des lois et de la jurisprudence. Le temps n'est plus où l'on trouvait dans chaque Romain l'étoffe d'un soldat, d'un laboureur et d'un jurisconsulte ; mais les patriciens ont conservé le respect des trois arts glorieux qui firent la grandeur de leurs ancêtres. Le comte Feraldi, docteur en droit sans déroger, se maria en 1816 à Catherine Mariani, fille du marquis de Grotta Ferrata. Vers la même époque, deux de ses cousins germains, du même nom que lui, épousèrent des princesses, une Odescalchi et une Barberini. Alexandre Feraldi ne fut pas insensible à l'honneur de ces alliances, qui relevaient le nom de sa famille. Trois mois après, une succession inespérée, qui vint le surprendre pendant la grossesse de sa femme, le mit pour toujours au-dessus du besoin, en portant son revenu à vingt-cinq ou trente mille francs. Jamais homme ne fut plus heureux que le comte Feraldi dans la première année de son mariage. Ce petit homme aimable, vif et sautillant, très-brun, sans que sa physionomie présentât rien de noir ; très-fin et très-subtil, avec beaucoup de franchise et d'ouverture de cœur, remplissait de sa joie et animait de sa gaieté le palais délabré de ses ancêtres. Sa femme, assez belle, mais d'une beauté sèche et pour ainsi dire indigente, l'aimait éperdument. Ses amis le plaisantaient quelquefois sur l'excès de son bonheur. « Où s'arrêtera, disait-on avec emphase, la fortune des Feraldi? Le Pactole court dans leur jardin ; les rejetons des familles princières viennent se greffer sur leur arbre généalogique. Nous te prédisons, ô trop heureux Alexandre, que ta femme avant deux mois accouchera d'un pape! »

Le 1er septembre 1816, la comtesse mit au monde une fille qui fut baptisée sous le nom de Vittoria. Un an plus tard, Vittoria eut un frère qu'on appela Victor. Le triomphant petit comte Alexandre n'avait pas trouvé de noms plus modestes pour ses enfants.

C'était plaisir de l'entendre demander si son fils Victor avait pris le sein, et sa fille Vittoria avait mangé sa bouillie. La comtesse et les gens de la maison appelaient tout bonnement le petit garçon Toto et la petite Tolla.