« Ma chère Vittoria,
« Il n'y a pas à dire, il faut que ce soit moi qui écrive le premier. Eh bien! soit, puisque cette lettre m'en attirera une de ta main.
« Je me suis demandé si je devais t'écrire en vous ou en tu, mais il m'a semblé que le tu convenait mieux entre deux personnes qui s'aiment. Va donc pour le tu.
« Ce soir, c'est le jour de la comtesse Sutry. Il faudra y aller danser, etc. (etc. ne veut pas dire : faire l'amour) ; mais avec qui dansera-t-on? Avec personne, ou avec des laides, comme la B… ou la M… Si l'on joue, je jouerai, et, moyennant un petit sacrifice de huit ou dix écus, j'assurerai ta tranquillité et la mienne, car tu n'auras pas de reproches à me faire. Baste! dans ma lettre de samedi, je te rendrai compte de tout.
« On meurt toujours assez gaillardement. Du reste, rien de nouveau depuis hier. On dit qu'il y a eu un cas de choléra dans les environs de Lariccia. Je voudrais que cela fût vrai : la peur, qui a chassé monsieur ton père, nous le ramènerait incontinent. On parle de deux cas à Frascati.
« A propos de Frascati, j'espère que tu ne fréquenteras pas ce pays-là. Il s'y trouve en ce moment un certain petit homme brun foncé qui arrive d'Ancône et qui a naguère témoigné pour toi une vive sympathie. Son nom commence par un m et finit par un i. Je ne voudrais pas que le voisinage fît naître quelque petit amour, qui ferait écrire quelques petites lettres, qui feraient… Mais allons! je crois que je puis me fier à toi.
« Adresse ta réponse à Manuel Miracolo. J'avais d'abord pensé à Romilaco ; mais le pseudonyme serait trop transparent. Je crois que les gens de la poste ne reconnaîtront pas Coromila dans Miracolo.
« Adieu, il est tard : on m'attend dans le cabinet de mon père. Je te laisse : tu peux croire avec quel regret! Mes respects à ta mère et à ton père ; j'embrasse Toto. Je ne te presse pas de me répondre sans retard : je suis sûr que la recommandation serait inutile, et c'est dans cet espoir que je me dis pour la vie ton très-affectionné et sincère
« Lello. »
Les Feraldi dévorèrent en famille cette singulière lettre d'amour, où la pauvreté d'esprit engendrait la froideur, et où la gaucherie se cachait de son mieux sous un air cavalier. Lecture faite, le père haussa les épaules et dit en souriant : « Bavardage d'amoureux! » La mère répéta avec une complaisance visible les deux derniers mots : affezionatissimo vero! Le frère garda ses impressions pour lui ; il savait de longue main que Lello n'était pas un aigle ; il avait tremblé à l'idée de cette correspondance, qui pourrait refroidir le cœur de son futur beau-frère en épuisant ce qu'il avait d'esprit. Il savait que les hommes de tout âge sont de grands écoliers qui pardonnent rarement à ceux ou à celles qui leur ont donné des pensums ; mais, à tout prendre, il n'était pas mécontent du premier pensum de Lello.
Tolla était au comble de la joie. Elle ne jugeait point la lettre de son Lello, et comment l'aurait-elle jugée? Elle la baisait, elle la serrait sur son cœur, elle lui parlait, elle l'approchait de son oreille, comme si le papier avait pu lui répondre. Tout lui semblait admirable dans cette chère petite lettre : le papier était d'un beau blanc, l'encre d'un beau bleu, la cire d'une odeur exquise, et le style à l'avenant. Si quelqu'un s'étonne qu'une fille spirituelle, instruite et délicate puisse se tromper à ce point et baiser avec enthousiasme une lettre assez sotte et presque impertinente, je répondrai que c'était sa première lettre d'amour, et qu'une première lettre est toujours jugée avec indulgence, fût-elle adressée à une duchesse et écrite par un commis voyageur. Tolla lui renvoya, sans chercher ses mots, une lettre de douze pages, qui était moins une réponse qu'un post-scriptum ajouté à une longue conversation du jardin. C'était un récit détaillé de tous les sentiments qui avaient traversé son cœur durant deux longues journées, la suite de ses pensées d'amour, qui s'enchaînaient l'une à l'autre comme les anneaux d'un collier d'or. La route lui avait parlé de Lello ; elle avait entendu son nom dans le bruit des roues de la voiture : arrivée, elle avait parlé de lui à tout ce qui l'entourait, à la maison, au jardin, aux meubles de sa petite chambre, aux vieux arbres, confidents de ses premiers secrets. Le lendemain matin, en attendant l'arrivée de la poste, elle avait poussé jusqu'à Albano, seule, à cheval, par le petit sentier du ravin, pour donner un coup d'œil à la villa Coromila. Elle avait trouvé la porte ouverte à deux battants, comme si la maison eût attendu sa future maîtresse. Jamais le parc ne lui avait paru si beau. Les grands chênes avaient l'air de se ranger au bord des avenues, comme de fidèles serviteurs, pour lui rendre hommage. Elle les avait passés en revue en les saluant de la main. Elle avait rencontré une vieille femme qui ramassait du bois mort ; elle lui avait donné de quoi se chauffer tout l'hiver. Deux bambins qui tentaient l'escalade d'un poirier s'étaient enfuis à son approche ; elle avait cueilli des poires pour les leur jeter. Elle avait découvert au fond du parc, à une demi-lieue de la maison, une charmante retraite ; c'était un massif de grands buis, de troênes et de lauriers. Il fallait absolument y construire un cabinet de travail. C'était là qu'elle enseignerait le français à son roi fainéant : cette partie du jardin prendrait désormais le nom d'Académie de France.
La lettre se terminait par une page entière d'un délicieux radotage d'amour, intraduisible dans une langue aussi précise que la nôtre. C'étaient des superlatifs impossibles, un mélange bizarre d'adjectifs entrelacés, un chaste et pur dévergondage de style, une prose poétique aussi fraîche que la rosée du printemps, aussi sonore que le bruit des baisers, un hymne à la créature où le Créateur n'était pas oublié : l'aveu virginal d'une passion sans tache et d'un bonheur sans remords.
Le croira-t-on? lorsqu'elle relut sa lettre, elle la trouva froide. Elle aurait voulu pouvoir écrire comme Lello.
Voici la réponse qu'elle reçut :
« Rome, 19 août 1837.
« Ma chère Tolla,
« La poste ne donne pas encore de lettres. J'en suis donc à attendre ta réponse à ma lettre du 17 courant ; mais, pour gagner du temps, je commence toujours à t'écrire. Si ta lettre m'arrive ensuite, je t'en accuserai réception.
« Il y a un vieux proverbe qui dit : Le diable est plus laid en peinture qu'en réalité. J'espérais qu'il en serait de même de ton absence, et je croyais pouvoir m'y faire ; mais je vois bien que le proverbe a menti, car je suis comme un poisson hors de l'eau. J'ai passé hier devant ta maison, et je me suis senti tout mélancolique en voyant les volets fermés. J'ai pensé à nos causeries, à nos promenades, etc. Et tout cela est suspendu! Pour combien de temps? Pour un mois. En vérité, c'est un peu bien long ; mais il faut s'y résigner, d'autant plus que ce mois de prudence portera ses fruits dans l'avenir.
« J'espérais aller te voir lundi ; mais, si tu veux bien le permettre, nous remettrons la partie à jeudi. D'abord je serai plus libre, et je pourrai rester plus longtemps ; puis nous ne saurions avoir trop de prudence, et je crains d'éveiller les soupçons.
« Je voudrais te dire une infinité de choses, mais il vaut mieux les réserver pour notre première conversation, qui sera, je te le promets, longue et bonne.
« Passons à la soirée de la comtesse Sutry. J'y suis allé sur les neuf heures et demie. J'ai fait un whist avec mon oncle le colonel. J'ai perdu une douzaine de fiches à dix sous, et j'ai quitté le jeu vers onze heures. J'ai passé dans le grand salon et je suis tombé au milieu d'une contredanse. Les danseuses étaient la B…, la L…, la D…, et mademoiselle la fille de Mme Fratief. Je restai spectateur indifférent. La générale accourut à moi, dès qu'elle m'aperçut, en criant : « Ah! cher prince! Il faut que je vous raconte ce qui nous arrive : une histoire épouvantable! L'Anglais qui demeure dans notre maison, au-dessus de nous, prétend qu'on lui a volé un fusil ; il a fait venir la police : on a eu l'indélicatesse de fouiller la chambre de mon domestique. J'ai eu beau dire que Cocomero était un honnête homme, que mes gens n'étaient pas capables d'une mauvaise action : vos sbires sont des malotrus. Ils ont retourné le lit de ce pauvre garçon, qui pleurait comme un enfant de se voir injustement menacé. Mais ils n'ont rien trouvé ; j'en étais bien sûre. Croyez-vous que je ferais bien de me plaindre au cardinal-vicaire? » Enfin des jérémiades dont je suis encore assourdi. A ce moment j'entendis les premières mesures d'une certaine valse de ma connaissance et de la tienne ; mais, comme j'aurais été forcé de danser avec la chère Nadine, je fis la sourde oreille. Mon indifférence fut fatale à la valse : le piano s'arrêta, et l'on ne dansa plus. Mme Fratief partit avec sa fille : elle comptait sur moi pour la reconduire ; mais je me contentai de lui faire un profond salut et de dire à son intention la prière pour les voyageurs. Ai-je bien fait, mon maître?
« Et maintenant parlons un peu du choléra.
« Le fléau a complétement disparu dans le Borgo ; il règne à la place Montanara et à la via Margutta, et il commence à faire son chemin dans le Corso. J'ai un peu de peur ; mais, à force de précautions, j'espère échapper. Ne crains rien, et si par accident le courrier arrive un jour sans t'apporter de lettre, ne va pas te figurer pour cela que je suis mort.
« Je termine ici la première partie de ma lettre ; si je reçois la tienne après dîner, j'ajouterai un post-scriptum. Mes respects à tes parents : embrasse ton frère pour moi.
« Je suis avec tendresse ton affectionné.
« Lello.
« P. S. J'ai reçu ta lettre, et je te laisse à penser si elle m'a été agréable. »
Cette correspondance se prolongea, sans incident notable, jusqu'aux derniers jours de septembre. Tolla écrivait des lettres adorables, et adorait aveuglément les lettres médiocres de Lello. Toto, en observateur froid et judicieux, relevait à part lui dans les lettres du jeune Coromila tous les passages qui pouvaient l'éclairer sur l'état de son cœur ou sur la solidité de son caractère.
Il remarqua bientôt dans le style une fatigue sensible. Le 22 août, Lello, charmé d'avoir pu écrire une longue lettre, s'écriait avec enthousiasme :
« Comment! je suis au bout de ma feuille de papier! allons, je vais écrire en travers. Eh bien! non, j'ajouterai une feuille. De cette façon j'écrirai deux fois plus qu'à l'ordinaire. Te souviens-tu qu'un certain soir je m'accusais de n'être pas grand barbouilleur de papier? Le fait est que tout cela a toujours été mon défaut ; mais, quand j'écris à toi, je ne sais à quoi cela tient, je ne m'épuise jamais, et je trouve toujours du nouveau à te dire. Qui m'expliquera cette énigme? »