Le 15 septembre cette fécondité était bien épuisée. Il écrivait :

« Sais-tu que c'est un supplice terrible que d'improviser une lettre de but en blanc, sans savoir à quoi répondre? Le langage de l'amour est fécond, j'en conviens, mais dans la conversation, et non dans la correspondance. Si tu étais ici, je saurais que dire, mais si je t'écris que je t'aime, c'est chose dite et redite ; que je te suis fidèle, c'est chose trop évidente ; que je désire ton retour, c'est un sujet tellement rebattu qu'il ne reste plus qu'à jurer comme un païen en voyant que tu ne reviens pas. Que dire? mon Dieu! que dire?

« Je te dirai premièrement que le choléra… »

Le choléra, comme on l'a déjà vu, tenait une grande place dans cette correspondance amoureuse, et les lettres de Lello pourront servir un jour à l'histoire du choléra de 1837. Lello racontait toutes les phases du fléau en observateur exact, et toutes les émotions qu'il en ressentait, en psychologue sans vanité. Il avait cette naïveté des peuples du Midi, qui ne rougissent ni de leurs terreurs ni de leurs larmes.

« Le choléra, écrivait-il le 24 août, continue sa moisson de chrétiens ; on dit qu'hier nous allions un peu mieux : on a vu moins de communions et d'enterrements que les jours passés. Je te confesse que j'ai grand'peur, non que je sois malade, je me sens comme un taureau ; mais d'entendre dire : « Un tel jouait hier à l'écarté, on l'enterre aujourd'hui ; une telle était hier à la promenade, elle sera ce soir au cimetière » : tout cela m'a jeté dans une sombre mélancolie. La pensée de ma Tolla me soutient, mais quelquefois elle ajoute à ma tristesse. Je me dis : « Serai-je vivant demain pour recevoir sa lettre? la reverrai-je jamais? que deviendra-t-elle si je meurs? » et la mélancolie est si forte qu'elle m'arrache des larmes. N'y pensons plus, gai! gai!

« Oui, gai! gai! cela est facile à dire ; mais il faudrait pouvoir être gai. Une centaine de morts par jour, et des personnes de connaissance : la princesse Massimi, la princesse Chigi, et tant d'autres! »

Une semblable correspondance n'était pas faite pour rassurer la famille Feraldi. La peur du mal donna à la pauvre comtesse une légère indisposition. Dès que Manuel en fut informé, il écrivit à Tolla :

« J'ai appris avec déplaisir que ta mère avait des douleurs d'entrailles. Pour l'amour de Dieu, dis-lui de se soigner, et à la moindre diarrhée fais-lui faire de la pulpe de tamarin pour tisane et de l'eau de riz pour lavement. C'est l'ordonnance du docteur Ély.

« Ce matin j'ai été pris d'une peur affreuse : j'avais des coliques. J'ai cru sans hésiter à une attaque de choléra et j'ai demandé de l'eau de riz ; mais, tandis qu'elle se faisait, mon mal s'est passé, et j'ai envoyé tous les remèdes au diable. »

De tels détails insérés dans une lettre d'amour n'ont rien de choquant en Italie, et Tolla remercia avec effusion son cher Lello de l'intérêt qu'il prenait à la santé de la comtesse.