— Oui, fais amende honorable, répliqua la comtesse.
— Achevons vite, dit Toto ; ce n'est pas là cette grande nouvelle qu'il nous promet. »
Tolla continua.
« La récompense ne s'est pas fait attendre. Tu sais que mon frère s'est amouraché à Venise de la fille d'un petit banquier qui n'est pas même noble. Il jurait de l'épouser, et cette fantaisie mettait mon père au désespoir. Il dicta à mon oncle le colonel une lettre sévère à laquelle mon frère fit une réponse fort impertinente, disant que si on ne lui permettait pas le mariage public, il trouverait assez de prêtres pour le marier secrètement ; qu'il avait donné sa parole, et qu'il faisait plus de cas de son honneur personnel que de la vanité de la famille ; enfin qu'il ne s'effrayait point des menaces, puisqu'on ne pouvait le déshériter de son majorat. Je fus scandalisé, comme tout le monde, du langage de mon frère, et je devinai aisément que, s'il persistait à mécontenter la famille, je ne pourrais de longtemps obtenir ce bienheureux consentement auquel nous aspirons. Le cardinal et le colonel me surent gré des sentiments que je témoignais, et ils redoublèrent pour moi les marques de leur amitié. Monsignor Rouquette, cet ami du colonel, dont l'esprit et la gaieté sont si célèbres dans Rome, vint un jour me voir. C'était dans la dernière quinzaine du mois d'août, peu de temps après ton départ. Il me félicita des bons sentiments où il me voyait, et me dit en confidence que la conduite de mon frère pouvait me faire le plus grand tort. Je feignis de ne pas comprendre le sens de ses paroles. « Votre frère, me répondit-il, était destiné de tout temps à une grande alliance, et nous espérions lui voir épouser la fille d'un très-riche pair d'Angleterre. S'il avait répondu à l'attente de ses parents et de ses amis, vous, son cadet, qui ne porterez point le titre de prince, vous auriez pu vous marier suivant votre penchant, que je ne connais pas, soit dans une famille princière, soit dans une famille de simple noblesse, soit avec une riche héritière, soit avec une fille sans dot ; mais, si votre aîné se mésallie, vous comprenez que toute l'ambition de la famille se reportera sur vous, et que le prince votre père y regardera à deux fois avant de vous accorder son consentement. Il ne souffrira jamais que cette immense fortune que lui ont léguée ses ancêtres se disperse après sa mort. Or, notez que, si vous et votre frère vous alliez épouser deux dots de trois ou quatre cent mille francs, pour peu que vos enfants suivissent cet exemple, la branche des Coromila-Borghi serait dans la misère à la troisième génération. »
« Je fus frappé de la sagesse de ce raisonnement, et je déplorai amèrement la folie de mon frère, qui portait un si rude coup à nos chères espérances. Je serrai les mains de cet excellent monsignor, et je le suppliai d'user de toute son influence sur mon frère pour l'amener à des idées plus raisonnables.
« Vous pouvez m'y aider, me dit-il en souriant.
« — Et comment, s'il vous plaît? Est-ce au cadet à conseiller son aîné?
« — Oui, quand le cadet est l'aîné par la sagesse.
« — Et qui vous dit que je sois plus sage que mon frère?
« — J'en suis sûr, et je vous connais. Vous êtes assez désintéressé pour épouser une personne sans fortune, mais vous êtes trop gentilhomme et vous avez l'âme trop grande pour vous allier à une bourgeoise. »
« J'avouai, en rougissant de l'éloge, qu'il avait dit la vérité. Il reprit vivement :
« Je ne vous demande pas d'envoyer un sermon à votre frère : vous n'avez ni l'âge ni la tournure d'un prédicateur ; mais qui vous empêcherait de lui écrire qu'on se raille de lui dans tous les salons de Rome ; que les jeunes gens racontent en riant qu'il est enchaîné aux pieds d'une Omphale bourgeoise ; qu'on tourne en ridicule sa constance et ses soupirs ; qu'on assure qu'il n'ose pas quitter Venise, parce que sa maîtresse le lui a défendu, qu'il n'a pas le droit de sortir de la ville pour plus de vingt-quatre heures, et qu'il mourrait foudroyé d'un regard s'il se hasardait à mettre le pied sur la terre ferme? Ajoutez, et c'est chose vraie, que de tous les adorateurs de sa maîtresse, il est le seul qu'elle traite aussi sévèrement. Arrangez tout cela comme il vous plaira ; vous êtes homme d'esprit, et je n'ai rien à vous conseiller. »
« J'écrivis en sa présence une longue lettre de quatre pages, assez bien tournée ; je le dis sans vanité. Mon père me félicita chaudement, et mon oncle me dit en m'embrassant : « Je me souviendrai de ce que tu viens de faire, et quand tu auras besoin de mon appui ou de ma bourse, compte sur moi! »
« Je lui répondis hardiment que bientôt peut-être j'aurais besoin de son appui.
« Je te devine, répondit-il en souriant. Eh bien! je ne m'en dédis pas, compte sur moi. »
« Deux jours après le départ de ma lettre, monsignor Rouquette se mit en route pour Venise. Il vit mon frère, lui prêta de l'argent, l'invita à quelques parties ; ce brave monsignor est un bon vivant dans la force du terme. Mon frère trouva tant de plaisir dans sa compagnie, qu'il consentit à le suivre dans un petit voyage à Trévise. Cette promenade devait durer quatre jours, elle se prolongea plus d'une semaine. Chemin faisant, mon frère reçut plusieurs lettres anonymes qui n'étaient pas à l'honneur de sa maîtresse. Un ami sincère, qu'il avait chargé de le tenir au courant des moindres événements, lui apprit qu'elle allait beaucoup dans le monde, qu'elle était gaie et de bonne humeur, mais qu'il ne la croyait coupable que d'un peu de légèreté. Monsignor Rouquette profita d'une boutade de mon frère pour l'emmener à Padoue. Les lettres anonymes les y suivirent. Mon frère écrivit à sa maîtresse, sous l'inspiration de monsignor, une lettre fort sèche où il lui reprochait sa conduite. Elle ne répondit pas, ou la réponse se perdit en chemin. Les deux voyageurs poussèrent jusqu'à Ferrare. Monsignor conduisit mon frère dans un café où il entendit par hasard une conversation qui roulait sur sa maîtresse : on l'accusait de traiter fort bien un colonel autrichien. Précisément ce colonel était la bête noire de mon frère, et peu s'en fallut qu'il ne repartît pour Venise, afin de le provoquer ; mais monsignor lui fit entendre le langage de la religion, lui prêcha le pardon des injures, et le conduisit tout doucement de Ferrare à Bologne, de Bologne à Florence, de Florence à Rome, où nos conseils, notre amitié, les remontrances de mon père et les plaisanteries de mon oncle ont achevé ce grand ouvrage.
« Et cette pauvre Vénitienne? » vas-tu dire, car je connais ton cœur. Cette pauvre Vénitienne épouse dans huit jours le colonel autrichien que mon frère avait en horreur. Avoue que monsignor Rouquette est un admirable homme : il assure d'un seul coup le bonheur de ma famille, le nôtre et celui d'un colonel autrichien.
« Mon frère a pris en grippe les beautés italiennes ; il aspire à se marier en Angleterre ; il rêve cils blancs et cheveux roux. Mes parents sont transportés de joie, et mon oncle le colonel m'a répété ce matin même qu'il n'avait rien à me refuser.
« Je patienterai encore un mois ou deux, pour ne point brusquer les choses et pour préparer mon père à ma demande ; puis je prendrai mon courage à deux mains, et j'irai lui dire : « Mon père, si vous m'aimez, souffrez que j'épouse Tolla! »
« En attendant, j'ai invité Pippo et mon ami monsignor Rouquette à une promenade qui est irrévocablement fixée au 5 octobre. Nous serons à trois heures précises à la hauteur de la route Torlonia. Si mon étoile me permet d'y rencontrer la plus belle fille de Rome, il n'y aura pas sur la terre un homme plus heureux que ton fidèle.
« Lello. »
Après cette lecture, Tolla et sa mère témoignèrent une satisfaction si complète que ni le comte ni Toto n'osèrent la troubler par leurs réflexions. Tolla attendit le 5 octobre avec une impatience fébrile. Elle eut ces mouvements vifs, ces traits, ces boutades, ces éclats de voix, ces fusées d'esprit, ces rires brillants et sonores qui sont comme les petillements du bonheur. Le grand jour arriva enfin. A dix heures du matin, sa mère la trouva devant une glace, en amazone, manchettes plates et col chevalière ; elle essayait un adorable petit chapeau Louis XIII. Elle se mit à table sans dîner, comme les enfants à qui l'on a promis de les conduire au spectacle. Elle pressa la toilette de sa mère et s'impatienta contre Toto, qui n'était pas prêt à deux heures. On partit enfin. Lorsqu'elle aperçut au loin le tourbillon de poussière qui enveloppait la voiture de Lello, elle craignit d'être étouffée par les palpitations de son cœur.
La voiture s'arrêta. Lello poussa un petit cri de surprise qui ne manquait pas de vraisemblance. Il descendit, suivi de Pippo et de monsignor Rouquette en habit de ville avec les bas violets. Pippo serra cordialement la main de Tolla, du comte et de Toto, puis il s'empara de la comtesse et ne la quitta plus. Monsignor Rouquette salua gracieusement tout le monde, et s'entretint avec le comte qu'il avait rencontré quelquefois chez le cardinal-vicaire. Toto se rapprocha de sa mère et de Trasimeni, pour que Lello fût seul avec Tolla.
Tolla se demandait si elle aurait assez d'empire sur elle-même pour causer avec son amant sans lui sauter au cou. « Comment pourrai-je, se disait-elle, entendre sa voix, essuyer ses regards, m'enivrer de ses paroles brûlantes, sans que mon visage, mon geste et tout mon être trahissent mon bonheur? »
Elle tomba du haut de son attente lorsqu'elle vit devant elle un jeune homme poli, guindé, compassé, souriant comme une gravure de modes et froid comme un compliment. Il lui parla plus de dix minutes sans sortir des trivialités de salon. La pauvre fille ne pouvait en croire ses oreilles. Elle se demanda un instant si elle rêvait. Enfin elle interrompit brusquement les fadeurs dont elle était excédée ; elle regarda son amant jusqu'au fond des yeux, et lui dit sans dissimuler sa colère :
« C'est là ce que tu as à me dire? Voilà les secrets de ton cœur que tu n'osais pas confier au papier et que tu gardais pour notre première entrevue! Tu m'as fait attendre six semaines pour me dire ces belles choses-là! Que crains-tu? qu'attends-tu? Quand oseras-tu m'aimer en face? Va! tu ne m'aimes point! Ton cœur est plus froid que le marbre. Je comprends maintenant pourquoi tu n'as pas voulu venir plus tôt : tu craignais l'instinct infaillible de l'amour vrai. Tu savais qu'au premier mot de ta bouche je devinerais ta froideur, ma folie et ton indignité. »
Elle salua Lello et ses amis, lâcha la bride à son cheval et se lança dans la route Torlonia. Ses parents prirent congé et la rejoignirent en un temps de galop. Manuel Coromila, confondu, atterré, remonta en voiture sans rien comprendre à cette brusque sortie. Il avait étudié pendant huit jours le compliment qu'il ferait à sa maîtresse. Il avait préparé un petit mélange de respect, de tendresse, de prudence, dont il ne doutait pas que Tolla ne fût charmée ; mais il avait compté sans la passion.