En rentrant à la maison, Tolla courut à sa chambre et écrivit à Lello :
« Pardonne-moi ; j'ai été cruelle : je ne savais ce que je disais. Tu m'aimes, j'en suis sûre, puisque je vis ; mais ton abord froid et souriant m'a glacée : ton visage était comme un soleil d'hiver. J'aurais dû comprendre que tu avais tes raisons pour te montrer ainsi. Peut-être la présence de tes amis? Non, puisque c'est toi qui les avais amenés. N'importe, tu avais tes raisons. Je ne les connais pas ; mais elles sont bonnes et je les approuve. Tu as ta manière d'aimer, et moi la mienne ; ne cherchons pas quelle est la meilleure : aimons-nous. »
Manuel avait amené Pippo par timidité, pour ne pas se trouver seul, après un si long temps, devant la famille Feraldi ; il avait amené monsignor Rouquette par poltronnerie. Son nouvel ami avait témoigné le désir d'être de la partie, et il n'avait pas osé lui dire non. La présence de ces deux témoins, dont l'un s'était imposé et dont il s'était imposé l'autre, le condamnait à dissimuler son amour sous des formules de simple politesse. Lello avait cette pudeur, plus commune chez les hommes que chez les femmes, qui n'admet pas un tiers dans les épanchements de l'amour.
La contrariété qu'il éprouva de voir sa délicatesse si mal appréciée le rendit maussade jusqu'au soir. Il se coucha de bonne heure. Les tempéraments sanguins ont cela de particulier, que la colère les porte quelquefois au sommeil. Le lendemain, il se leva à neuf heures, et écrivit tout d'un trait la lettre suivante :
Rome, 6 octobre 1837.
« Ma chère Tolla,
« Tu dois comprendre combien il m'a été doux de te revoir et pénible de te quitter ; mais ce que tu ne saurais imaginer, c'est combien je suis resté abasourdi de toute cette entrevue. Tu voudras savoir pourquoi? Eh bien! je vais te le dire, dans l'espoir que tu profiteras de mes doux reproches pour te corriger à l'avenir.
« Il y a tantôt deux mois que nous aspirions à cette bienheureuse rencontre. Elle avait toujours été contrariée : elle s'arrange enfin. Nous arrivons, nous nous voyons, et la première fois que tu ouvres la bouche, c'est pour me reprocher mon indifférence! Tu me dis que je ne suis pas capable d'aimer, que je suis de glace pour toi, au moment même où je souffrais, Dieu sait combien! d'être condamné à te parler avec cette froideur au milieu de tant d'yeux qui nous épiaient. J'enrageais comme un chien de te voir et de ne pouvoir te dire un mot de tant de choses que j'avais sur les lèvres. Tu doutes que je t'aime et tu me le dis en face, tandis que je perds la tête ; tandis que tu es ma seule pensée! Tandis que je crois t'aimer autant que tu m'aimes, sinon plus, il faut que je t'entende dire que je ne t'aime pas et que je suis de glace! Tu voudrais que je fisse l'amour comme un collégien, à grand renfort de soupirs et de grimaces ; cet amour est bon pour les nigauds : n'espère pas le trouver en moi.
« J'aime, mais comme on doit aimer, en gardant mon amour au fond du cœur et en ne le laissant voir qu'à celle que j'aime. Quand tu me connaîtras bien, tu verras que tes soupçons étaient injustes, et tu ne voudras plus m'infliger de si pénibles reproches. J'en aurais aussi, moi, des soupçons, si je voulais ; mais je connais ton cœur, je compte sur toi, je vis tranquille : pourquoi n'en fais-tu pas autant? Oui, ma chère Tolla, si tu m'aimes, comme j'en suis convaincu, ne m'accuse plus de froideur ; tu me ferais de la peine.
« Liberté sainte, où es-tu? Pourquoi n'es-tu pas au milieu de nous? J'aurais voulu, entre autres choses, t'interroger sur un certain alinéa d'une de tes lettres qui demande des éclaircissements ; mais que faire? c'était à chaque instant ou monsignor Rouquette ou Pippo qui tournait les yeux de notre côté.
« Tu m'as dit, et j'ai encore cela sur le cœur, que je n'avais pas voulu venir plus tôt. Pourquoi accables-tu un opprimé?
« Je voudrais non-seulement aller à toi, mais rester auprès de toi, vivre avec toi sans te quitter une minute ; mais où veux-tu que je prenne du temps, lorsque je suis forcé d'être toute la journée à la maison auprès de mon père? Il est aveugle, Tolla, et tu dois comprendre combien mes soins lui sont nécessaires. Je n'ai à moi que l'après-midi. Disposes-en comme tu voudras ; si tu me fournis un moyen d'aller à Albano et de revenir en quatre heures, je suis prêt à en profiter.
« Hier, je suis rentré un peu tard, mais ce pauvre papa ne m'a rien dit. Presse donc votre retour à Rome!
« Ma santé n'a pas souffert depuis hier. J'ai l'estomac barbouillé, mais cela se passera. Je voudrais bien engraisser un peu : je ne sais si j'y parviendrai.
« Depuis hier soir, je me suis frappé le front plus de quarante fois en me disant : « J'avais encore ceci et cela à lui dire! » Mais, quand je songe aux témoins qui nous observaient, je reconnais que j'ai mieux fait de réserver tout cela pour ton retour.
« Tu me pardonneras cette longue semonce, car tu reconnaîtras que c'est mon cœur qui parle. Fasse le ciel que mes remontrances produisent l'effet que je désire, et que tu cesses d'aggraver par tes reproches la douleur que j'éprouve de vivre loin de toi! Ne doute jamais de l'amour, du tendre amour de ton très-affectueux et fidèle
« Lello. »
Cette lettre passa, comme toutes les autres, sous les yeux de la famille de Tolla. Mme Feraldi fut d'avis de proposer une nouvelle entrevue. Toto pensa qu'il valait mieux retourner à Rome. « Je n'espère rien, dit-il, des entrevues qui auront pour témoin monsignor Rouquette ; et, quant à laisser Lello aux mains de l'habile homme qui a si bien rompu le mariage de son frère, c'est une imprudence que je ne vous conseille pas. Avez-vous remarqué la figure de ce digne monsignor?
— Je n'ai pas regardé, dit Tolla.
— Il a une laideur agréable, dit la comtesse.
— Les lèvres minces, dit le comte.
— Et l'œil mauvais, ajouta Toto. Ou je me trompe fort, ou ce galant homme, cet ami intime du vieux colonel Coromila, a commencé contre nous une petite campagne. Nous sommes en force pour nous défendre, mais à une condition : c'est que nous nous transporterons, sans tarder, sur le champ de bataille. Si l'on m'en croit, nous partirons demain. Le choléra n'est plus à craindre ; l'automne tire à sa fin, nous faisons du feu : rien ne nous retient plus à Lariccia, et tout nous rappelle à Rome.