— Parlez, mon ami, dit vivement Tolla. Cet homme que j'ai vu il y a trois jours pour la première fois, est venu se jeter au travers de mon bonheur, pour me servir ou pour me perdre. Apprenez-moi, si vous le connaissez, ce que je dois craindre ou espérer.
— Tout, mon cher petit ange, selon qu'il sera pour vous ou contre vous. Vous savez que j'ai la mauvaise habitude de juger les gens sur la physionomie : ce monsignor-là possède une des figures les plus significatives qu'il m'ait été donné d'observer, une vraie tête d'étude. Le front est haut et large, le crâne vaste, le cerveau développé, les yeux petits, ronds et enfoncés, les prunelles d'un bleu aigre et transparent, comme chez les bêtes fauves, les narines ouvertes, mobiles et palpitantes, signe infaillible de passions ardentes et de grands appétits ; les lèvres fines, si toutefois il a des lèvres ; des dents à tout mordre ; un menton court, ramassé, trapu et profondément entaillé par une fossette ; le front plissé, les pommettes couperosées et une large patte d'oie épanouie sur chaque tempe. Devinez à quoi je pense en voyant cette figure travaillée, tourmentée et crevassée par un feu intérieur? A la solfatare de Naples. Je flaire un volcan mal éteint, et Dieu me pardonne! je crois voir la fumée sortir des rides de son front.
— Bravo, docteur! interrompit le comte. On dirait, à vous entendre, que Son Éminence le cardinal-vicaire a un secrétaire intime venu en droite ligne de l'enfer.
— Je ne sais pas s'il en vient, mais je vous réponds qu'il y va. M. Rouquette est un homme vigoureux de corps et d'esprit, qui, pour son malheur et pour celui des autres, est né dans une étable de village ou dans une mansarde de Paris avec des instincts de prince. Le monde n'a jamais manqué de ces hommes d'action que le sort jette sur le pavé, sans argent, sans naissance et sans aucun autre instrument d'action que leur intelligence et leur volonté. Ils deviennent, selon les circonstances, illustres ou infâmes ; ils font beaucoup de mal ou beaucoup de bien, mais ils ne meurent pas sans avoir fait quelque chose. Soit qu'ils détroussent les passants, comme Cartouche, soit qu'ils dévalisent les peuples, comme Law, soit qu'ils renversent les trônes, comme Marat, soit qu'ils fondent des dynasties, ils ont entre eux une étroite parenté, et ils appartiennent tous à la grande famille des aventuriers. Rouquette est un des cadets de la famille. Au temps des petites guerres du moyen âge, il aurait commandé une troupe de routiers ; pendant les luttes de Louis XIV, il aurait obtenu des lettres de marque et commandé un corsaire ; au siècle suivant, il aurait inventé quelques mines du Mississipi ou tenu les cartes dans quelque tripot ; sous la république française, il eût été orateur de son carrefour et le président de sa section. En 1837, découragé de vivre dans un pays où la paix, la loi, la troupe de ligne et la gendarmerie ont fermé à jamais l'ère des aventures, il est venu à Rome : il aspire aux dignités ecclésiastiques, les seules qui soient accessibles à un homme d'esprit sans naissance et sans fortune. Il choisit dans le sacré collége les deux hommes qui ont le plus de chance d'arriver à la papauté ; il se fait secrétaire du cardinal-vicaire, il s'insinue dans la confiance du cardinal Coromila. Sans renoncer aux douceurs de la vie laïque, car il n'est pas même tonsuré, il porte l'habit ecclésiastique, il obtient le titre de monsignor et le droit de mettre des bas violets : prêt à entrer dans les ordres au premier évêché vacant, ou à jeter la soutane aux orties dès qu'il trouvera une dot à épouser. Habile à tout, capable de tout, obéissant aux événements jusqu'à ce qu'il puisse leur commander, commandant à ses passions jusqu'à ce qu'il soit assez riche pour leur obéir, il a déjà gagné assez de crédit pour que rien ne lui soit impossible, pas même le bien. Si quelque intérêt proche ou lointain le porte à assurer votre bonheur, comptez sur lui, vous serez heureuse : mais s'il s'avisait de parier que je mourrai dans l'année, ma foi! je commencerais par faire mon testament. Tout cela entre nous! ajouta le docteur en appuyant l'index sur ses lèvres. Mais ne me dira-t-on pas, à moi qui ai ouvert à cette belle enfant les portes de la vie, quel danger elle craint et quel bonheur elle espère? »
La comtesse lui raconta en quelques mots l'histoire des amours de Tolla.
« Je ne vois pas apparaître monsignor Rouquette, dit le docteur.
— Maman a oublié de vous dire que, la seule fois que Lello est venu nous voir à la campagne, monsignor Rouquette était avec lui.
— Diamine! » dit le docteur. C'était son juron favori. Diamine est un blasphème anodin qui remplace diavolo! comme en français jarnicoton remplace jarnidieu. « C'est ce Rouquette qui a rompu le mariage de Coromila l'aîné avec une Vénitienne.
— Nous le savons.
— Dans quel intérêt a-t-il fait cela? Pour complaire au cardinal. Le chevalier ne compte pas. Or le prince et le cardinal s'en iront prochainement rejoindre leurs ancêtres : je ne leur donne pas six mois. Eh bien! mon petit ange, votre affaire ne me paraît pas mauvaise. Quand les deux vieux Coromila n'y seront plus, Rouquette n'aura plus aucune raison de contrarier votre mariage. Ayez seulement six mois de patience et de prudence, et recommandez au beau Lello d'étouffer son feu sans l'éteindre. »