Dans les premiers jours de janvier, les consolations de son amant lui manquèrent. Le vieux prince entrait dans son agonie, qui dura près de trois semaines. Lello, cloué au chevet de son père, trouvait à peine le temps d'écrire tous les jours un billet à Tolla. Elle n'avait plus personne à qui confier ses ennuis : pouvait-elle apprendre à sa mère toutes ces calomnies, où sa mère était plus maltraitée qu'elle-même?
Elle s'associait à la douleur de Lello, et, quoiqu'elle n'eût jamais vu le prince de Coromila, elle le pleurait comme un père. Elle ne songea pas un seul instant que la mort de ce vieillard assurait son mariage. Le prince mourut. Tolla fut trois ou quatre jours sans aller dans le monde : elle se sentait incapable de retenir ses larmes. Le monde murmura. Si on l'avait vue sourire et valser, on aurait poussé les hauts cris ; on aurait dit qu'elle triomphait de la mort du prince.
Lello, toujours prudent, lui écrivit le lendemain des funérailles de son père : « J'apprends qu'hier au soir on a remarqué ton absence au théâtre. Que cela te serve de leçon pour l'avenir. »
C'était Mme Fratief qui avait pris la peine de courir de loge en loge à la recherche de Tolla :
« Avez-vous vu Tolla?
— Non.
— Comment n'est-elle pas ici, elle qui adore la musique de Bellini? J'avais quelque chose à lui dire. Je vais passer chez elle après le spectacle. Mais, j'y pense! je ne la trouverais pas. Elle a quelqu'un à consoler. »
On savait cependant que Lello passait la soirée en famille.
Pour excuser sa douleur, Tolla dit qu'elle était malade. Cela n'était qu'un demi-mensonge : la pauvre fille succombait à l'excès de ses ennuis. Ses ennemis la prirent au mot et glosèrent sur sa maladie.
La jeune Nadine disait ingénument à toutes les filles de son âge : « Tâchez donc de savoir quelle est la maladie de Tolla. Ma mère le sait, mais elle ne veut pas me le dire. Il paraît que c'est une maladie que les jeunes filles n'ont jamais, dont on ne meurt pas, mais qui dure bien des mois. »