En rentrant au palais Coromila, il trouva le tailleur, le brodeur et le passementier qui venaient prendre ses ordres pour un habit de cour. Il eut honte d'annoncer à ces ouvriers qu'il était changé d'avis et qu'il ne voyageait plus. Il les laissa prendre leurs mesures, discuta avec eux la coupe, la broderie, les galons, et ne s'ennuya pas à cet entretien. Rouquette survint, approuva son goût, et lui prédit qu'il ferait oublier Brummel à l'Angleterre. Le colonel entra ensuite, et lui dit : « Toi qui te connais en chevaux, tu m'achèteras en arrivant à Londres une jument pur sang pour la selle et un joli attelage de calèche. Tu t'en serviras durant ton séjour en Angleterre, et tu me les feras expédier le jour de ton départ. » Malgré la perspective d'une commission si agréable, Lello prit son courage à deux mains ; il essaya de dire qu'il n'était pas encore parti, et qu'il avait peur de s'embarquer dans un voyage aussi coûteux. Son frère se présenta fort à point pour répliquer qu'il se chargeait de toute la dépense. Que répondre à de si bonnes raisons? Tolla elle-même renonça à réfuter les arguments du tailleur et du frère, de Rouquette et du colonel. Lello aimait trop le plaisir pour sacrifier un si beau voyage. Tolla aimait trop Lello pour ne pas lui pardonner.

Pour conjurer les mille dangers qu'elle prévoyait, elle ne ménagea point les recommandations à Lello, qui ne lui ménagea point les promesses. Elle employa toutes les soirées d'avril à demander et à obtenir des serments, sans parvenir à se rassurer. Elle fit jurer à Lello que son absence ne durerait pas plus de deux mois. « Mais, pensa-t-elle en frémissant, si dans ces deux mois quelque autre femme!… » Il fit serment de fuir toutes les occasions d'infidélité. « Malheureuse! se dit-elle ; il aura beau fuir, les occasions viendront à lui ; il est si beau! » Elle chercha comment elle pourrait l'enlaidir pour deux mois. Elle s'avisa de lui faire couper ses jolies moustaches noires. Le jour où Lello se présenta devant elle avec la lèvre rasée, elle le trouva si étrange et si laid qu'elle se crut sauvée. Elle lui fit promettre, séance tenante, qu'il ne mettrait pas ses moustaches avant de rentrer à Rome. Pour être sûre que Rouquette ne lui volerait pas l'estime de son amant, elle fit jurer à Lello que, quoi qu'on pût lui dire contre elle, il suspendrait son jugement jusqu'au retour. « Et moi, dit-elle, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, quelques preuves qu'on m'apporte, je ne me croirai abandonnée que si tu viens me l'apprendre toi-même. » Un matin, après avoir communié ensemble, ils s'agenouillèrent côte à côte devant l'autel de la Vierge. Tolla fit vœu d'entrer dans un cloître si Dieu ne lui permettait pas d'être à Lello. Lello fit vœu de se retirer dans un ermitage à Capri si quelque malheur ou quelque trahison l'empêchait d'épouser Tolla. Chacun d'eux appela la mort sur sa tête, s'il manquait jamais à ses serments. Au milieu de ces protestations, le mois d'avril passa vite.

Lorsque Rome apprit le prochain départ de Lello, l'avis unanime fut que les Feraldi avaient perdu la partie. On alla jusqu'à dire que Lello se marierait en France. Les mieux informés nommaient la fille qu'il devait épouser. La générale, alarmée par ces faux bruits, craignit d'avoir fait la guerre à ses frais pour quelque famille du faubourg Saint-Germain. Pour sortir de peine, elle invita Rouquette à dîner ; mais Rouquette, occupé de mille affaires et peu soucieux de ménager des alliés désormais inutiles, se tira de cette invitation par une réponse évasive. Mme Fratief et sa fille se dépitaient de ne rien savoir. Pendant un long mois on les vit piétiner tous les salons de Rome, le nez au vent, l'oreille au guet, flairant l'air, aspirant le moindre bruit, interrogeant les visages, quêtant les nouvelles, plaignant tout haut la pauvre Tolla, maudissant tout bas monsignor Rouquette, et poursuivant l'introuvable Lello, qui passait toutes ses soirées au palais Feraldi.

La marquise Trasimeni n'était pas à Rome. Le docteur Ély, à la suite d'un gros rhume, l'avait envoyée à Florence dans les derniers jours de mars. Philippe avait pris un congé d'un mois pour accompagner sa mère. Il revint seul le 25 avril, et la première nouvelle qu'il apprit, fut que Lello partait dans quatre jours.

Il poussa un cri de surprise et de colère. « Et Tolla? se dit-il. Est-ce que je serais un sot? Moi qui viens encore de prêcher à ma mère que ses soupçons avaient tort et que ses craintes étaient folles, me suis-je laissé berner par ce vieil ivrogne de colonel? Nous verrons bien! »

Il ne fit qu'un bond jusqu'au palais de Coromila. Lello le reçut au milieu du pêle-mêle de ses bagages. Rouquette, assis sur une malle, lui offrit en ricanant un cigare de la Havane.

« Ah! monsieur, dit Rouquette, que vous arrivez à propos! Nous nous plaignions tout à l'heure d'être obligés de partir sans prendre congé de vous.

— J'arrive tout botté, et voilà sur mon habit la poussière de Florence. Vous voyez, monsignor, que je n'ai pas perdu de temps.

— Croyez-vous? Il me semble que vous êtes resté un siècle dans cette belle Toscane.

— Un mois, monsignor ; pas davantage. Je vous remercie d'avoir trouvé le temps long.